Vendredi 27 juin 2008
Dernières nouvelles des exilés du centre de rétention de Vincennes à Lille.
L'homme qui témoigne raconte en détail la mort du retenu (samedi 21),
l'incendie du centre (dimanche 22) et son transfert à Lille.
Par rapport à la mort du retenu cependant, si on veut un récit exact,
il vaut mieux s'en tenir au témoignage publié dimanche dernier, il est
plus complet et la personne qui raconte était un témoin direct des
événements. Mais aujourd'hui le témoin a tenu a revenir sur le décès
parce que visiblement il est intimement lié à l'incendie.
Comme chacun sait, suite l'incendie le centre de Vincennes a été
entièrement brûlé et est depuis fermé.
Le témoin se trouvait dans le CRA 2 aux moment des événements.
« ça a commencé samedi, le jour où le monsieur est décédé. Il a
demandé à son ami russe de le réveiller pour aller à l'infirmerie.
Quand il est venu le réveiller il était gravement malade, il se
réveillait pas, il a prévenu les policiers et ils sont venus une heure
et demi après, entre temps il est mort. Il est mort dans le centre à
cause des médecins qui ne sont pas venus. Une fois qu'il était mort,
ils l'ont pris pour l'amener à l'hôpital. Il nous ont pas laissé
rentrer dans la chambre pour voir ce qui se passait. Ils ont dit que
personne ne rentre, on leur a dit qu'on était pas d'accord, ils nous
ont bousculés, nous ont était nombreux on a fait la bousculade, ils
nous ont mis du gaz, ils nous ont frappé partout avec les matraques.
Après on est resté tranquille. Ils nous ont dit que le monsieur est
mort on leur a dit que c'était à cause d'eux. il nous ont dit qu'il
était mort à l'hôpital, on leur a dit que non.
Dimanche vers 13h, on a fait la prière pour le mort, 10 minutes de
silence. La prière n'était pas totalement musulmane il y avait des
chrétiens aussi, on était ensemble. Après on a fait une marche dans
les couloirs en disant « on est pas d'accord, on est pas content du
tout, ils sont en train de nous maltraiter ». On était nombreux. La
police nous disait qu'on voulait casser, on leur a répondu « on casse
rien, on fait la marche pour montrer qu'on est pas d'accord, on est
pas des criminels on a juste pas de papiers »
Vers 15h, dans 2 ou 3 chambres ça a commencé à bruler, j'ai pris mes
affaires. Partout il y avait des matelas dans le couloir et dehors. On
continué à faire la manif pendant le feu et quand c'est devenu trop
fort les policiers sont venus avec le gaz, ils voulaient qu'on aille
tous dans un coin de la cour. Ils nous ont fait sortir par 3 ou 4
portes, 10 par 10.
Puis on a dit « on bouge pas de la cour, si on meurt on veut mourir
ensemble, on bouge pas ». Ils nous ont sortis avec la force, 10 par
10, pour aller de l'autre coté dans le gymnase. Ils ont frappé avec
les gaz, les matraques, bousculade, poussé.
Ils ont réussi à nous mettre tous dans le gymnase. Il n'y avait pas de
fenêtre, il y avait du gaz dans le gymnase, les gens ont commencé à
tomber partout, ils ont appelé les pompiers.
Puis, ils nous ont emmenés dans la cour de l'école de police avec la
force. 5 par 5. Là, il y avait des gendarmes avec les CRS. Il nous
tapaient parce que nous on disait qu'on voulait rester ensemble. Dans
cette cour il y avait tout le monde, sauf les malades qui étaient sur
des brancards avec des médecins.
Les gendarmes nous ont entourés avec des camionnettes, il ont laissé
qu'un seul passage. A 23H ils ont dit « tout le monde venez manger »,
on a dit « personne ne mange ». Ceux qui ont accepté sont partis
manger 10 par 10. Les 10 premiers ne sont jamais revenus, on a dit
qu'on irait que s'ils revenaient. Finalement d'autres sont quand même
allés manger mais pas moi.
On a entendu qu'il y avait une manifestation dehors.
Ils nous ont dit que si on voulait pas manger, on pouvait aller
chercher nos affaires dans un coffre [là où les retenus déposent leurs
affaires importantes à leur entrée dans le centre]. 3 par 3. On a dit
« on bouge pas, c'est des conneries, ils vont nous emmener: il en a
qui y sont allés les deux premiers groupes ne sont pas revenus ».
Un monsieur, je crois que c'était le chef de police, a demandé si on a
un délégué. On a dit qu'on est tous ensemble que ya pas de délégués ni
de responsable.
Ils ont commencé à parler avec Koné [celui qui est parti en GAV,
accusé avec Ali d'incitation à l'émeute et d'incendie criminel,
relâché mercredi soir]. Koné a demandé à aller voir ce qui se passe,
on lui a dit de pas y aller, qu'il allait pas revenir. Ils ont dit
qu'ils voulaient parler avec lui. Il n'est pas revenu. On a dit on
bouge pas parce qu'il est pas revenu.
Le chef a dit que de toute façon on dort pas ici. On a dit qu'on veut
savoir ce qui se passe et on bouge pas. Après avoir emmené Koné, ils
nous ont fait passer 5 par 5 et 7 par 7 pour aller plus vite. Là, ils
nous ont demandé notre carte [qui était remise aux retenus à leur
arrivée au centre de Vincennes], ils ont vérifié notre nom. Sur la
carte il y a une photo, l'adresse de Vincennes, nos nom, prénom,
nationalité, jour d'entrée dans le centre. C'est une carte qu'on lit
avec une machine. J'ai donné la mienne, ils m'ont fouillé ils n'ont
rien trouvé, ils m'ont donné mes affaires, mon portable et ils nous
ont ramené dans le gymnase. On était tous là sauf Ali et Koné. Ils
nous ont fait sortir un par un, avec deux gendarmes par personne qui
nous tenaient par chaque bras jusqu'au bus.
Ils nous ont pas dit où ils nous emmenaient. On a entendu qu'il y en a
qui partaient à Marseille, à Nantes. Il y avait 3 bus. Ils ont vérifié
le nombre de personnes. Il y avait beaucoup de gendarmes devant et
derrière. On est parti à 2h du matin, on est arrivé à Lille à 6h du
matin. Directement sans s'arrêter, avec des motos et des petites
voitures de police devant, derrière, partout. Dans le bus, ils ont
ouvert les fenêtres, il faisait froid, on avait pas de bons vêtements,
on a demandé qu'ils ferment ils ont refusé et ils nous ont répondu
qu'ils étaient chez eux et qu'on devait rentrer chez nous. Les 3 bus
sont allés à Lille. On est d'abord allé dans le nouveau centre mais il
n'y avait pas assez de place pour tout le monde. Ici on est dans le
plein centre ville, dans un ancien centre fermé depuis deux ans qu'ils
ont rouvert exprès pour nous y mettre.
Ici il n'y a pas d'eau chaude, pas de chauffage, il fait froid.
On était 55 personnes de Vincennes à aller à Lille. Il y a eu des
libérations, ils disent qu'il en reste 47 sur les deux centres.
[A propos de la rumeur qui parle d'un deuxième mort dimanche:] J'en ai
entendu parler. A Vincennes il y avait une petite chambre d'isolement
pour nous punir. J'ai vu les policiers amener un monsieur en
isolement, on sait pas s'ils l'ont fait sortir, on l'a pas revu. Moi
je le connais pas, il était arabe.
Les travestis, je les ai vu sortir du gymnase mais je sais pas où ils
ont été emmenées.
A Lille, on a pas d'infos, la cuisine est pas préparée ils nous
donnent à manger froid, on mange pas bien. Ils viennent nous chercher
avec des CRS. Ils nous traitent comme des criminels. Ils nous
fouillent tous les jours. Ya pas de cartes. Ils nous comptent tous les
jours, pas comme à Vincennes, c'est quand on vient de manger, quand on
sort de la cantine.
Chambres de 2, 3, ou 4 personnes. Il y a des toilettes pour chaque
chambre, mais les douches sont dans le couloir. Ya qu'une seule cabine
téléphonique, l'autre marche pas bien. Même celle qui marche, on
s'entend pas, il faut taper.
La Cimade essaye de faire une défense pour demander la libération
collective des gens de Vincennes. Ils ont pris une personne de
Vincennes de chaque centre pour aller devant le juge. Ils l'ont fait
une première fois mercredi mais c'est pas réussi. Ils y sont
retournés ce matin, j'ai rien compris, je crois qu'ils font un
recourt. Ils sont partis ce matin on a pas encore de nouvelles »
fermeturetention@yahoo.fr
Ce matin à 7 h 30 arrivaient à Nîmes 102 retenus en provenance de “feu” le CRA de Vincennes.
Un TGV spécial remplis de Gendarmes (2 par retenu) pour transporter (est-ce le bon terme ?) une centaine de personne qui un jour se sont retrouvés sans papiers et avaient atterri arbitrairement au CRA de Vincennes.
Je suis donc parti rejoindre devant le CRA les militants RESF, nous savions que certains retenus sortiraient aujourd’hui.
Je suis parti rempli d’interrogations sur ce drame, le moins qu’on puisse dire que la confusion régnait dans les médias : avant tout, dans quel état étaient-ils et quelles avaient été leur condition de transfert, et puis ces chiffres contradictoires sur les “disparus”, ces informations changeantes sur les circonstances de l’événement, ces accusations ubuesques de l’UMP sur la responsabilité du RESF …
Huit retenus ont été libérés cet après-midi … Libérés … Foutus dehors dans les faits.
Huit parisiens laissé devant le Centre de Rétention de Nîmes, bien caché loin du centre ville, avec simplement les vêtements qu’ils avaient sur eux … à Vincennes.
Certains ce matin sont arrivés pieds nus, d’autres les vêtements noircis par l’incendie.
Puis sont venus les témoignages des “libérés”, bien-sûr le traumatisme de la mort d’un des retenu quelques jour plus tôt, déjà avec quelques révélations, tous le décrivait comme visiblement très malade…
Puis le déroulement d’une journée anornale … Alors que le moindre petit incident est réglé dans la minute grâce à la vidéo-surveillance, alors que trois jours avant l’incendie d’un matelas avait été réglé plus que prestement. Comment se fait-il que cette fois-ci il ai fallu plus de vingt minutes avant la moindre intervention alors que tout le monde savait ce qui était en train de se passer. À t-on volontairement laisser faire ? Cela a-t-il un rapport avec les compte rendus de l’audit demandé par la Cimade à l’Inspection du Travail, qui devaient arriver le 12 juillet et qui auraient pu contraindre à la fermeture de ce centre ? L’impossibilité totale pour les retenus de s’enfuir, d’où sont venus les chiffres de ce matin, 50 “évadés” ! ??Alors encore plus de questions finalement …Les accusations ce matin de l’UMP sur une responsabilité du RESF puis l’ouverture d’une enquête qui commence avec le fait que la manifestation devant le Centre de Vincenne n’avait pas été déclaré en Préfecture (???) , manipulation de l’opinion publique sur le plus gros cafouillage du Ministère Hortefeux ? Volonté délibéré de commencer une chasse aux militants du Réseau ? Commencerions-nous a trop déranger ?Cet incendie et la propagande qui a suivit n’est pas s’en rappeler certains événements historiques.
Mais revenons à l’humain, huit sont sortis aujourd’hui sans argent, sans solutions pour rentrer à Paris, sans un seul papier, perdus …Nous avons obtenus pour l’instant un hébergement pour la nuit, et des papiers de sortie du CRA, mais demain ? Leur retour à Paris ?
Et puis dès demain les plus de quatre vingt dix autres vont commencer à sortir …
Leur “transfert” s’étant fait illégalement : absence des dossiers par exemple … ils devraient sortir rapidement.Ceux qui sont sortis aujourd’hui étaient intégrés, avaient un travail, un logement, une vie de famille, payaient des impôts …
Puis la machine infernale s’est mise en route, jusqu’à leur transport comme du bétail à Nîmes, puis leur abandon pur et simple devant le Centre de Rétention …
Quels pays est devenu la France ?
Et à quoi joue l’UMP et l’État avec leurs ridicules accusations sur le Réseau ?
Fode a été placé dans un avion pour Bamako, les poignets menottés et les chevilles entravées, ce samedi 31 mai peu avant 16 heures. Les pouvoirs publics, craignant notre solidarité, l'ont emmené vers l'aéroport au tout dernier moment, sans qu'il en soit averti. Il est donc reparti sans avoir pu revoir sa compagne, ses enfants, les embrasser, les serrer dans ses bras. Même ce dernier droit lui aura été refusé.
Il est de ce fait arrivé à Bamako les poches vides. Nous avions heureusement immédiatement alerté l'Association des Maliens Expulsés (AME) qui a pu l'accueillir à la descente de l'avion et le mener au village de son grand-père où se trouve désormais Fode, totalement démuni et loin des siens.
Nous l'avons joint ce matin, il remercie du fond du coeur toutes celles et ceux qui ont manifesté avec une telle force leur solidarité depuis son arrestation, le 2 mai dernier.
Nous avons appris son départ pour l'aéroport quelques minutes avant notre rassemblement de ce samedi, face à la mairie de Beauvais. Du coup, ce rassemblement s'est transformé en un incroyable moment d'émotion, de colère mais de fraternité aussi. Tour à tour, des parents d'élèves, des enseignants, des citoyens, des élus..., beaucoup en larmes, sont venus dire leur stupéfaction et leur incompréhension. Comment les responsables de l'Etat, nous n'osons dire de la République car ils ne peuvent prétendre représenter la République, osent-ils ainsi bafouer et trahir nos valeurs les plus fondamentales, les droits des personnes et des enfants ? Comment peuvent-ils mépriser à ce point les habitants d'un quartier, si souvent stigmatisés, faisant preuve d'un élan citoyen et solidaire si exemplaire ?
Un professeur d'une Ecole Supérieure d'agriculture est encore venu nous dire combien ces décisions brutales relevaient d'une vision étriquée et dépassée du monde.
Notre rencontre de la veille en préfecture prenait alors un goût bien plus amer encore: puisque tout était d'ores et déjà décidé, programmé, planifié... mieux aurait encore valu ne pas nous recevoir, ne pas nous faire participer à cette mascarade à laquelle, pour notre part, nous sommes venus avec toute notre sincérité pour expliquer, convaincre... deux représentantes du préfet qui nous ont reçus non pas pour nous écouter mais "... parce ce que vous l'avez demandé". (propos de Mme la secrétaire générale de la préfecture).
Il ne fait pas de doute que l'Histoire jugera très sévèrement l'époque que nous vivons et ceux qui prennent la lourde responsabilité d'une telle politique et de sa mise en oeuvre.
Apprenant qu'un autre de nos amis, Amadou Samba AW avait été arrêté la veille, après un contrôle d'identité au faciès de plus, les manifestants (près de 200 personnes) ont décidé de se rendre au commissariat de Beauvais en signe de protestation. Malheureusement Amadou Samba avait été emmené quelques minutes plus tôt au centre de rétention de Oissel, près de Rouen.
Amadou Samba est un réfugié mauritanien débouté du droit d'asile. Il est l'un de ceux qui nous avaient tant régalés lors de notre colloque du 24 mai sur les "Migrations humaines". C'est lui qui avait préparé ce somptueux couscous.
Nous l'avons joint lui aussi ce matin: il est resté au commissariat de 21 heures (le vendredi soir) à 16 heures (le samedi), sur une chaise, sans qu'on lui donne rien à manger! Devant ce sinistre commissariat beauvaisien, un camarade a raconté ce récit rapporté par Rika Zaraï :
sa maman étant enfant juive en Ukraine, l'accès à l'Université lui était interdit. Elle a pu poursuivre ses études grâce à un faux certificat de baptême. Quelques temps plus tard, ce faux document fut découvert et elle fut chassée de l'Université. Il n'y eut aucun étudiant pour protester. Pas un seul ! Toute sa vie aurait été différente s'il y avait eu une seule personne pour ne pas accepter. Elle devint non-voyante quelques temps plus tard. L'histoire dit même qu'elle serait devenue aveugle pour ne plus voir ce monde où un tel outrage avait pu s'accomplir dans le silence.
Au moins l'expulsion de Fode ne se sera pas faite sans de très vives protestations.
De cela, nous pouvons être fiers.
Même si nous sommes aujourd'hui sonnés, abattus, vaincus, au moins avons-nous, pour notre part, la tête haute. Nous pouvons nous regarder dans la glace. Nous sommes l'humanité face à la brutalité, la République face à l'autoritarisme et la fraternité face à la xénophobie.
Nous ne baissons pas les bras pour autant, notre lutte se poursuivra avec plus d'énergie encore. Notre tâche immédiate est d'entourer Sangoutou et ses enfants de tout notre soutien et de tout faire pour empêcher l'expulsion d'Amadou Samba.
Et dès hier, a débuté notre combat suivant, celui pour obtenir le retour dès que possible de Fode. Fode retrouvera bientôt les siens, dans ce pays qu'il a choisi, pays des Droits de l'Homme si blessé et trahi en ces jours.
Il est important également que chacun dise au préfet de l'Oise son écoeurement (dans la limite de la correction, uniquement pour éviter un procès dont nous n'avons pas les moyens).
• Jean-Michel Bavard (RESF Oise)