« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n'ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s'affaissent au cachot du désespoir.»
Et venant je me dirais à moi-même:
«Et surtout mon corps aussi bien que mon âme, gardez-vous de vous croiser les bras en l'attitude stérile du spectateur, car la vie n'est pas un spectacle, car une mer de douleurs n'est pas un proscenium,car un homme qui crie n'est pas un ours qui danse... ».
Aimé Césaire, Cahier d'un retour au Pays Natal, Bordas, 1947.
Écrits de colère et paroles d’insoumission
Le blog Sans Patrie a deux ans.
Beaucoup continuent d'ignorer l'existence des Centres de Rétention Administratives - les CRA - sur notre territoire et encore plus ce qui se passe dans leurs enceintes. Pourtant, il y en a vingt-quatre à ce jour en France, certains en construction, et la Bretagne ne s'honore pas de celui de Saint-Jacques-de-la-Lande inauguré le 1er août 2007. Disposant de soixante places, de la possibilité d'accueillir des enfants, il est coincé entre l'aéroport et le terrain des gens du voyage ; un lieu de transit avant l'expulsion, une dernière image de la France qui nous fait honte.
29.288 étrangers en situation irrégulière expulsés de France en 2009 : derrière ce chiffre se cache une chasse en grande livrée sur les terres de l'extrême droite qui ne trompe personne !
La criminalisation des sans-papiers et son cortège de lois iniques, les quotas d'expulsion, la multiplication des Centres de Rétention Administrative où l'on enferme hommes, femmes et enfants au mépris des Droits de l'Homme sont inacceptables.
Il est impossible de ne pas envisager demain, quand l'actualité sera devenue histoire ; impossible de ne pas s'inquiéter de ce que conservera la mémoire des enfants de ces dits sans-papiers, - devenus adultes - qui auront connu l'humiliation, la peur, la traque, la rétention, l'expulsion et la séparation.
Quand un pays associe dans le même ministère immigration et identité nationale, nous sommes tous en danger ! En danger d'oublier et de voir sombrer sous nos yeux des valeurs qui nous sont chères, en danger de perdre notre dignité. Ce que nous découvrons chaque jour sur le traitement des étrangers dans notre beau pays, ne fait que confirmer nos doutes : délit de faciès, rafles, test ADN, délation érigée en devoir, le gouvernement multiplie les occasions de déshonorer le pays des Droits de l'Homme sans provoquer de vague d'indignation massive.
Lutter pour que soient respectés les droits des étrangers, fussent-ils sans-papiers, c'est lutter pour ceux de tous les hommes.
Parce que nous usons sans abuser de notre droit de circuler, nous mesurons avec acuité l'injustice faîte à ceux que l'on tente d'assigner à résidence dans leur pays d'origine.
Car de fait, notre gouvernement souhaite que ces étrangers illégaux n'arrivent plus à nos portes, - quelle que soit leur légitimité à partir et l'impossibilité de le faire légalement - ; qu'ils périssent ailleurs, loin des yeux et de nos frontières ; que nous restions sourds aux cris, aux murmures, aux silences rugissants des refoulés - morts et vivants -, impassibles face à ces murs dressés toujours plus haut, frontières matérielles et mentales érigées en garde-fous en feignant d'ignorer que les fous, c'est nous ! ; bref que nous nous con-gratulions entre Français de bon aloi, fiers de l'être et âpres à avoir plutôt qu'à savoir, pour nous rassurer face à ce que nous ne nous efforçons pas de pas voir ou comprendre comme on l'attend de nous.
Notre colère n'est pas neuve, elle a l'âge de notre prise de conscience,
Notre colère n'est pas sourde, elle éclate chaque fois qu'elle en a l'occasion.
Notre colère a ses raisons que la raison connaît, car derrière chaque chiffre, chaque situation douloureuse, nous pouvons mettre des noms.
Notre colère n'est ni noire, ni blanche, ni vaine, elle n'est même pas nôtre, elle s'ajoute à la rage de ceux qui ne veulent plus subir ou qui refusent de laisser faire.
Car la mécanique de la machine à expulser se grippe de plus en plus, les grains de sable générés par la solidarité s'agglomèrent sans logique apparente et bloquent ses rouages. Des liens improbables se tissent entre des gens qui n'auraient jamais dû se rencontrer et ce n'est qu'un début.
Nous refusons de rentrer dans le rang des panurgistes pliant à cette politique xénophobe. Quand un pays qui pratique l'humanisme au bulldozer, légitime la chasse et l'enfermement des migrants et de leurs enfants, la désobéissance civile s'impose. Nous sommes fiers d'être ces " droits-delhommistes " et " sans-frontièristes ", conspués par l'écrivant-ministre, d'ordinaires Citoyennes du Monde déterminées à lutter qu'il soit plus juste avec les Innombrables, Désobéissants, Délinquants solidaires et autres Insoumis qui ne céderont jamais !
Nous avons choisi d'écrire sur tous les supports possibles, sur tous les tons, espérant que la connaissance de faits insuportables provoque des réactions durables ; espérant que les paroles que nous transmettons, relayons, donnons ou prenons puissent empêcher de penser en rond. Dans ce blog, nous continuerons donc de donner un espace de paroles à tous ceux qui le souhaitent : histoire singulière de chaque Sans Patrie, Sans Papiers, Sans Voix, victime d'une immigration jetable et résistance - collective ou individuelle - de ceux déterminés à lutter contre l'inacceptable !
Les Marie-pas-si-Claires
Lausanne janvier 2010
Voir aussi sur le site RESF http://www.educationsansfrontieres.org/