Fode a été placé dans un avion pour Bamako, les poignets menottés et les chevilles entravées, ce samedi 31 mai peu avant 16 heures. Les pouvoirs publics, craignant notre solidarité, l'ont emmené vers l'aéroport au tout dernier moment, sans qu'il en soit averti. Il est donc reparti sans avoir pu revoir sa compagne, ses enfants, les embrasser, les serrer dans ses bras. Même ce dernier droit lui aura été refusé.
Il est de ce fait arrivé à Bamako les poches vides. Nous avions heureusement immédiatement alerté l'Association des Maliens Expulsés (AME) qui a pu l'accueillir à la descente de l'avion et le mener au village de son grand-père où se trouve désormais Fode, totalement démuni et loin des siens.
Nous l'avons joint ce matin, il remercie du fond du coeur toutes celles et ceux qui ont manifesté avec une telle force leur solidarité depuis son arrestation, le 2 mai dernier.
Nous avons appris son départ pour l'aéroport quelques minutes avant notre rassemblement de ce samedi, face à la mairie de Beauvais. Du coup, ce rassemblement s'est transformé en un incroyable moment d'émotion, de colère mais de fraternité aussi. Tour à tour, des parents d'élèves, des enseignants, des citoyens, des élus..., beaucoup en larmes, sont venus dire leur stupéfaction et leur incompréhension. Comment les responsables de l'Etat, nous n'osons dire de la République car ils ne peuvent prétendre représenter la République, osent-ils ainsi bafouer et trahir nos valeurs les plus fondamentales, les droits des personnes et des enfants ? Comment peuvent-ils mépriser à ce point les habitants d'un quartier, si souvent stigmatisés, faisant preuve d'un élan citoyen et solidaire si exemplaire ?
Un professeur d'une Ecole Supérieure d'agriculture est encore venu nous dire combien ces décisions brutales relevaient d'une vision étriquée et dépassée du monde.
Notre rencontre de la veille en préfecture prenait alors un goût bien plus amer encore: puisque tout était d'ores et déjà décidé, programmé, planifié... mieux aurait encore valu ne pas nous recevoir, ne pas nous faire participer à cette mascarade à laquelle, pour notre part, nous sommes venus avec toute notre sincérité pour expliquer, convaincre... deux représentantes du préfet qui nous ont reçus non pas pour nous écouter mais "... parce ce que vous l'avez demandé". (propos de Mme la secrétaire générale de la préfecture).
Il ne fait pas de doute que l'Histoire jugera très sévèrement l'époque que nous vivons et ceux qui prennent la lourde responsabilité d'une telle politique et de sa mise en oeuvre.
Apprenant qu'un autre de nos amis, Amadou Samba AW avait été arrêté la veille, après un contrôle d'identité au faciès de plus, les manifestants (près de 200 personnes) ont décidé de se rendre au commissariat de Beauvais en signe de protestation. Malheureusement Amadou Samba avait été emmené quelques minutes plus tôt au centre de rétention de Oissel, près de Rouen.
Amadou Samba est un réfugié mauritanien débouté du droit d'asile. Il est l'un de ceux qui nous avaient tant régalés lors de notre colloque du 24 mai sur les "Migrations humaines". C'est lui qui avait préparé ce somptueux couscous.
Nous l'avons joint lui aussi ce matin: il est resté au commissariat de 21 heures (le vendredi soir) à 16 heures (le samedi), sur une chaise, sans qu'on lui donne rien à manger! Devant ce sinistre commissariat beauvaisien, un camarade a raconté ce récit rapporté par Rika Zaraï :
sa maman étant enfant juive en Ukraine, l'accès à l'Université lui était interdit. Elle a pu poursuivre ses études grâce à un faux certificat de baptême. Quelques temps plus tard, ce faux document fut découvert et elle fut chassée de l'Université. Il n'y eut aucun étudiant pour protester. Pas un seul ! Toute sa vie aurait été différente s'il y avait eu une seule personne pour ne pas accepter. Elle devint non-voyante quelques temps plus tard. L'histoire dit même qu'elle serait devenue aveugle pour ne plus voir ce monde où un tel outrage avait pu s'accomplir dans le silence.
Au moins l'expulsion de Fode ne se sera pas faite sans de très vives protestations.
De cela, nous pouvons être fiers.
Même si nous sommes aujourd'hui sonnés, abattus, vaincus, au moins avons-nous, pour notre part, la tête haute. Nous pouvons nous regarder dans la glace. Nous sommes l'humanité face à la brutalité, la République face à l'autoritarisme et la fraternité face à la xénophobie.
Nous ne baissons pas les bras pour autant, notre lutte se poursuivra avec plus d'énergie encore. Notre tâche immédiate est d'entourer Sangoutou et ses enfants de tout notre soutien et de tout faire pour empêcher l'expulsion d'Amadou Samba.
Et dès hier, a débuté notre combat suivant, celui pour obtenir le retour dès que possible de Fode. Fode retrouvera bientôt les siens, dans ce pays qu'il a choisi, pays des Droits de l'Homme si blessé et trahi en ces jours.
Il est important également que chacun dise au préfet de l'Oise son écoeurement (dans la limite de la correction, uniquement pour éviter un procès dont nous n'avons pas les moyens).
• Jean-Michel Bavard (RESF Oise)
