86 / Les droits de l'homme : rien à foot !

 Semaine 25



Une semaine qui débute sous de tristes auspices. Pourtant la précédente s'est plutôt bien achevée sur une pétition en ligne signée des deux index : «  Ils ne pourront pas nous faire taire ! » Voilà qui se passe de commentaires…

Au CRA, environ 45 retenus, sept femmes, une colère mal retenue et une amorce de grève de la faim pour soutenir un homme dont la demande d'asile a été refusée et qui risque d'être expulsé dans les quarante huit heures. Ce lundi matin, bReizhistance au CRA pour soutenir celui qui refuse d'être extrait de force, renvoyé au bled où il est certain de ne jamais arriver vivant ; geste désespéré autant que dérisoire, il tente de se suicider au shampooing et à la petite monnaie parce qu'il n'a pas mieux sous la main : quand on est à bout, on peut être privé de tout, se retrouver nu, le plus anodin des objets peut devenir une arme à retourner contre soi.

Petit matin du lundi donc. Des nappes de brouillard s'effilochent au-dessus du CRA et viennent s'accrocher aux chevaux de frise. Derrière les Grilles, des Gendarmes ; devant les grilles des Gens sans autres armes que leur intime résistance et leurs convictions ; au loin, des hommes sans statut de citoyen qui résistent à leur manière. Ce matin là un homme est nu, maltraité, éperdu et déterminé : il ne veut pas partir avec la mort pour horizon et le fait savoir haut et fort.

Dans la cour, comme une jungle minérale, les cris se répondent et les déplacements groupés des gendarmes, silhouettes mouvantes, simiesques et sombres dans la nuit qui s'étire, sont un peu désordonnés. Les bReizhistants observent et veillent : c'est un peu « Gorilles dans la brume », sans l'empathie des experts pour leur objet d'étude ! Brigade en action, rodomontades, gendarmes effarés de participer à cette mascarade et qui le disent en douce, médecin silencieux, médecin qui râle, ambulance, hospitalisation, HDT, la brume finit par fuir et le jour par se lever, comme toujours.

Ca cause de part et d'autre de la grille ; un chef se veut rassurant, on dirait qu'il cherche à se convaincre lui-même, de bonne foi probablement ; parfois ça s'invective.


Morceaux choisis côté jardin :


  • « Et alors ma petite dame, on n'a rien de mieux à faire […] »

  • « Feriez mieux d'aller au travail ! […] »

  • « Et toi, t'es pas à l'école ? Charlot, va ! […] »

  • « Msieurs dames, vous êtes bien matinals (sic) […] »

  • « Moi, j'étais là il y a deux ans, alors je sais quand même comment ça se passe ! »

  • « Mais quand même, on a organisé un match de foot entre les retenus et les gendarmes et même un goûter surprise ! […] »



Morceaux choisis côté cour :


  • « On n'a jamais mieux à faire que de ne pas laisser faire »

  • « Le travail, on en vient, et on ira après, être résistant citoyen ça n'empêche même pas de bosser. L'arbitraire lui ne chôme pas ! »

  • « Mais oui, mais oui, l'école est finie ; mais malgré notre jeune âge et notre diletmilitantisme, nous connaissons l'accord pluriel : nous sommes matinaux… »

  • « Nous, nous sommes là plusieurs fois par semaines depuis plus de deux ans, alors ça va être difficile – disons même impossible – de nous faire croire n'importe quoi ! ».

Quant au match de foot, Mamie CRA CRA est tentée de se gausser avant de se rendre compte que les retenus étaient ravis d'y participer, qu'ils se sont préparés pendant deux semaines, dès l'annonce du match, jouant entre eux entre les JLD, TA, présentations aux consulats et autres joyeusetés qui rythment leur rétention. Même les femmes sont venues soutenir l'équipe. Et le fameux goûter surprise ? « Des gâteaux français façon », c'est-à-dire a priori des croissants accompagnés de boissons. Mamie CRA CRA ne veut même pas savoir qui a gagné des retenus aux muscles noués ou des gendarmes surentraînés ; bonne fille, elle se dispense aussi de ricaner et de grincer sur la religion-foot, opium du peuple Elle remarque pourtant que le Secrétariat aux Droits de l'homme vient juste d'être supprimé et son ex secrétaire envoyée se refaire une santé au Secrétariat d'Etat aux sports… Une simple coïncidence mais une décision qui en dit long sur les valeurs portées par ceux qui tentent de nous gouverner : les Droits de l'homme ? rien à foot ! Panem et circenses, du pain et des jeux ! Après, le challenge Napoléon, le défi Louis XIV, Néron, n'a qu'à bien te tenir, du haut de son remaniement ministériel, Sarko le regarde …


Sur ce, Mamie CRA CRA décide de prendre l'air du Nord et file à Calais pour le camp autogéré No Border. Fondé en 2000, le réseau No Border « réclame un monde sans papiers, où chacun peut vivre là où il l'a choisi » et milite pour la régularisation des sans-papiers en organisant notamment des camps revendicatifs et festifs, animés de débats, de concerts, d'expositions, de manifestations.
Quand elle arrive, la ville est préparée comme pour un siège, il règne une tension extrême dans le Landerneau calaisien,
http://www.humanite.fr/2009-06-23_Societe_Un-camp-No-Border-cree-des-tensions-a-Calais. Du haut de leurs 120 ans, les Bourgeois de Calais restent de bronze face à la probable déferlante de dangereux émules d'un « green peace de l'immigration » et autres indésirables Black blocs. A moins qu'ils ne craignent que Calais ne redevienne (virtuellement) anglaise, par l'externalisation de fait de ses frontières et de sa zone de rétention. Ce ne sont plus les Anglais qu'il faut bouter hors de France, mais les Etrangers extra communautaires ! La peur a débarqué sur la ville : « Nous allons nous préparer au pire, confirme Jean-Philippe Joubert, procureur de la République à Boulogne-sur-Mer. Des magistrats seront mobilisés pour apporter une réponse pénale à toutes les infractions susceptibles d'être commises. Nous ne savons pas vraiment où nous mettons les pieds et quels sont leurs intentions. Mais en tout état de cause, nous nous tenons prêts à réagir. »
Pourtant, parmi les personnes présentes sur le site, Mamie CRA CRA reconnaît Yvon le Pas Breton et bien d'autres qui n'ont rien des dangereux personnages dont on lui a brossé le portrait pour justifier la débouche de force de l'ordre à l'orée de la ville ! Sauf à considérer que la jeunesse est dangereuse, l'intelligence délictueuse, la réflexion néfaste, le noir, le rouge et le vert des couleurs aux valeurs pernicieuses…

On la met bien en garde : elle n'a rien à faire là, elle ; et pourtant, au milieu de ces désobéissants, pas si nombreux, qui grognent et refusent de laisser faire, elle se sent parfaitement à sa place, à la marge, comme l'est Jean le médecin en retraite, Karine la prof de sport, Emilie la plaquiste, Ousmane le médecin pas prêt d'être en retraite, Pierre qui est sorti de la jungle pour l'occasion, Jules et Jim les chômeurs qui ne chôment guère et autres intermittents de ces spectacles dont ils refusent de ne pas être acteurs-militants.

Le blocage du CRA de Lesquin s'est organisé en marge du camp "No Border". Aux dernières nouvelles, les 26 jeunes manifestants dûment munis de papiers qui y participaient ont été interpellés et gardés à vue pour "délit de participation à une manifestation non autorisée".

http://www.nordeclair.fr/Actualite/Depeches/2009/06/24/nef-1065829.shtml


Mais la semaine n'est pas terminée : venus d'Allemagne, des Pays-Bas, de Belgique, de France, d'Italie et d'Espagne, 2 000 manifestants sont attendus ce samedi dans les rues de Calais, malgré l'imposant dispositif policier mis en place.

La mécanique répressive n'est plus insidieuse, elle se sophistique, s'affiche, s'exhibe, s'offre à voir comme garante de libertés qu'elle participe à détruire. Pourtant, une chose est certaine, cette mécanique se grippe de plus en plus, les grains de sable générés par la solidarité s'agglomèrent ça et là sans logique apparente et bloquent la mécanique. Des gens qui n'auraient jamais dûs se rencontrer fraternisent,  s'aident ; des yeux qui pouvaient rester clos s'entrouvrent, puis s'écarquillent précédant les bouches qui du murmure passent au cri d'effroi, de rage puis de revendication ; les membres engourdis se délient et les corps s'avancent, liés par des liens improbables que ceux-là même qui voulaient les détruire ont créés. Pour un homme ou une femme qu'on tente d'intimider, qu'on interpelle, qu'on cherche à humilier, dix se lèvent. Vitalité des déterminés à dire non à l'arbitraire et à défier l'impuissance, portés par un projet dont ils n'avaient même pas conscience.

Une fleur rebelle est en train de naître entre les pavés, sous les plages, dans les pages Internet, dans les articles de presse, partout où s'expriment les hommes. C'est la place de chacun de veiller à ce qu'elle ne soit pas foulée au pied ni écrasée (vigilance lors des matchs de foot ! ).



 NB : tous les prénoms ont été changés



Article ajouté le 2009-06-26 , consulté 33 fois

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