87 / Lettre à M. le Ministre des expuls d'été et des Vacances de la République

Semaine 26 à 29

 

Bretagne, le 15 juillet 2009

 

 

Monsieur le Ministre des EXPULS D'ÈTÈ et des Vacances de la République

 


J'ai reçu un mail m'avisant de l'expulsion prochaine de M. O, un Nigérian d'Evreux, disait le message. J'ai aussi eu aussi un coup de téléphone pour me dire que Joy, une petite Nigériane à la vie brisée et au rire ravageur avait été « extraite » du CRA de Rennes, ce petit matin. Des mots brefs pour des actions rapides, comme ceux qui mettent fin aux rêves, qui exécutent tout aussi sûrement que des armes.

En avez-vous conscience ?

 

Impossible de me contenter de vous dire de les laisser revenir, même si concernant M. O., l'urgence est manifeste. Depuis plus de 3 ans en France, marié, bientôt père de famille pour la troisième fois, diplômé, salarié, il est à l'évidence dangereux pour la République ! InCracéré le 14 juillet, il a été expulsé le 15 malgré tous les efforts du collectif qui le soutient et de tous ceux qui ont pris plume et clavier pour écrire contre L'inacceptable au lieu de rédiger des cartes postales estivales ! La garden-partie de l'Elisée s'est déroulée dans le calme, pas troublée pour un sou par les cris que l'on n'entendait pas, les images qui ne parvenaient pas, les coups de fil mis en attente et les messages brouillés. La République peut se mettre en vacances, la machine à expulser continue allègrement.

 

Tous les jours, comme nombre d'entre nous, je reçois des mails de la même eau sombre, des coups de fil ourlés de larmes plus ou moins contenues, de silences effrayants, des témoignages que je tente de relayer pour qu'on ne puisse pas dire qu' « on ne savait pas ». Ce sont de précieuses paroles d'hommes qui font aussi le lit de l'Histoire, qu'elles me soient confiées par ceux qui partent de « Là-Bas », mais n'arrivent jamais, par  ceux qui brûlent le désert ou nagent l'océan et arrivent brisés mais pleins d'espoir, par ceux qui, « Ici » dans la saveur amère de l'exil, construisent une autre vie dont ils se voient un jour dépossédés, sommés de tout quitter, chassés comme des intrus, voire pire, des nuisibles boucs émissaires qu'on charge de tous les maux pour s'en débarrasser !

 

Qu'il est confortable d'en être éloigné, de ne s'asseoir en politique que sur un coussin de nombres qui mettent à distance les hommes et la chair de leur vie ! Quotas d'immigrés, nombre d'expulsés, nombre d'inCracérés, voix d'humains qui se taisent derrière des chiffres défilant en bons petits soldats de l'ordre économique.
Mais est-ce humainement raisonnable et responsable ?

 

 Je pense à tous ces étrangers arrivés, il y a longtemps, au début d'un autre siècle. La France, dans laquelle ils posaient le pied, en début de Première guerre mondiale, avait été contente de trouver des combattants noirs, tirailleurs sénégalais, engagés antillais ou d'ailleurs, revendiquant leur choix de se battre pour une France adulée dont ils mesureront plus tard l'ingratitude. Combattants de la Deuxième guerre mondiale, résistants, morts anonymes au champ d'honneur, déshonneur d'une république qui ne les a ni reconnus ni indemnisés, reconstructeurs durant les trente glorieuses où ils furent pressés comme des citrons – « Mamadou [me] l'a dit » –, regroupés, dégroupés, indésirés, renvoyés, expulsés : du Tirailleur sénégalais au Sans-papiers, le fleuve de l'histoire  passe, sujet au mascaret. Le pont métaphorique, franchi par les troupes du général Mangin avec ses forces noires est coupé dans le sens Sud-Nord. Pour les ressortissants du continent noir, a débuté depuis plusieurs années une nouvelle traversée maudite, vers un sol qui ne les a toujours accueillis que de manière décidément circonstanciée (chair à champ de canne, chair à canon, bras ouvriers ou cerveaux calibrés), pour les rejeter tout à trac quand ils sont devenus inutiles, sans se demander vraiment les raisons de leur départ initial.
Mais qui donc s'en soucie ?

 

Dans le sens Nord-Sud, les gagnants du système monde ont pris d'assaut en toute lumière de ce continent désirable. Pour eux, le pont est grand ouvert, aérien, même ! Ils se sont servis, se servent encore, entretenant des flux de marchandises et des flux financiers, alors que nombre de ceux du Sud qui voudraient aller gagner leur vie piétinent sur place ou désertent. L'Afrique se vide de ses forces vives en une hémorragie clandestine – alimentée par ceux qui disent, voire croient lutter contre. Pourtant, ils sont de plus en plus nombreux, sur place, à tenter de la contenir et à inventer des moyens de vivre debout dignement.
Mais qui donc s'en soucie ?

 

Ce qui arrive à M. O. n'a pas rien à voir. C'est aussi à l'Histoire que nous ramène cette nième expulsion d'un étranger sans histoire, Noir en France plus que Noir de France. Même s'il n'est pas besoin d'avoir la peau noire pour être rejeté hors des marges hexagonales, on est juste un peu plus visible, un peu plus stigmatisé, on se sent parfois juste un peu plus indésirable, même si officiellement le délit de faciès n'existe pas et que le racisme est passible du pénal, n'est-ce pas ? D'ailleurs, quelle que soit la couleur de sa peau, on peut se sentir étranger en son propre pays. Et ce courrier, s'il est écrit suite à l'expulsion annoncée d'un ébroïcien d'origine africaine, concerne aussi les autres étrangers, asiatiques, sud-américains, européens de l'Est et autres apatrides dont l'histoire est unique comme l'est chaque vie d'homme. Ce ne sont pas seulement des étrangers qu'on expulse parce qu'en délicatesse avec le droit administratif, ce sont surtout des hommes et des femmes qu'on rejette, dont on nie l'existence, dont on ne reconnaît pas les liens familiaux, le droit à circuler, à s'installer, à aimer, à Être… Ah, s'ils Avaient, bien sûr, ça pourrait tout changer !

 

  Alors, qu'aurait-il pensé, ce grand-père, Noir français par les hasards brumeux de l'Histoire, de cette phrase balancée à son fils de 80 ans, vaillant militant des droits de l'Homme, qu'un voisin d'immeuble – l'ayant surpris à tracter – a renvoyé d'une pichenette verbale « dans [son] pays » (sic). Il aurait certainement dit qu'on peut se noyer dans les trous d'ombre de notre mauvaise mémoire et que la peur et l'inculture sont mauvaises conseillères.


Monsieur le Ministre, on n'élimine pas la pauvreté en éliminant les pauvres ; on ne gère pas les déséquilibres du monde en renvoyant ceux qui fuient la guerre, la misère ou rêvent de mieux, pour s'enfermer dans une forteresse destinée de toute façon à être prise ; on ne sème pas la justice en s'appuyant sur l'injustice ; on ne condamne pas en fermant les yeux  pour ne rien voir ; on ne remplace pas les hommes par des chiffres pour ne rien savoir ; on ne compte pas les moutons pour s'endormir, au risque de ne plus beaucoup dormir car nous ne sommes pas des moutons !

 

Je ne vous envie pas d'avoir dormi du sommeil du juste qui s'imagine alors que vous ne l'êtes pas ; je ne vous envie pas de n'avoir pas pleuré en imaginant la terreur de Joy renvoyée vers un avenir effroyable pour une femme isolée ; je ne vous envie pas de votre assurance revendiquée quand vous séparez une famille en parlant de droit administratif alors que les Droits de l'Homme sont occultés ; je ne vous envie pas d'ignorer les péripéties de M. O dont la famille, les amis, ne savent plus rien à l'heure où j'écris cette lettre : parti, pas arrivé, quelque part entre Ici et Là-bas, un de plus, un de moins, bon débarras ? ; je ne vous envie pas  vos oreilles bouchées,  votre cœur fermé,  votre cerveau qui fonctionne comme une machine au QI rassurant mais au QE déplorable ; je ne vous envie pas, non, je ne vous envie pas.

 Le jour où, débarrassé des ors fugaces de la République vous vous réveillerez, trouverez le lit de votre existence vide, votre foyer déserté – plus rien ne couvant sous la cendre –, votre cerveau inutilement vacant, que vous éprouverez la vacuité de votre vie d'homme redevenu ordinaire, que les cris des rejetés auront débouché vos oreilles, que de simples paroles d'homme auront percé la carapace ministérielle et trouvé le chemin de la raison, je ne vous envierai pas non plus, car la rumeur qui montera des décisions sur lesquelles vous n'êtes pas revenu, du mépris affiché comme de tous vos anciens silences, sera insupportable.


J'ai conscience que ces mots rapides, qui visent à demander  le réexamen de la situation de M. O. afin qu'il puisse revenir chez lui  au plus vite – car Evreux, c'est aussi chez lui –, dépassent largement ce cadre. Mais les temps sont sombres, M. Le Ministre ; pour certains plus que pour d'autres. Ils s'accompagnent d'un redoutable ensauvagement du monde. Il est important d'en prendre la mesure avant que ces tombées de la nuit n'envahissent nos jours. Il est plus que temps de repenser les rapports Nord-Sud, mais aussi les rapports entre les hommes ; il est plus que temps de remettre de l'humain au cœur des préoccupations politiques.

Et ce n'est ni faire preuve de faiblesse ni faillir !

 Et ce n'est même pas négociable.

 

Mamie CRA CRA


PS : un message de Lagos : M. O. est arrivé en charter au Nigeria. Pas de nouvelles de Joy. Quoi qu'il en soit, Monsieur le Ministre, nous ne lâcherons pas !

 

PS ' :  un message nous apprend l'organisation de vols charters imminents vers Kaboul et autres destinations de vacances (Irak,...) dès juillet, suite à  L'"Arrangement" (qui porte bien son nom) franco-britannique mettant en musique martiale le Traité du Touquet (2003). A suivre, donc. 



Article ajouté le 2009-07-16 , consulté 60 fois

Commentaires


Seb de Paris le 23/08/2009 à 10:55:39
Ben alors les "Marie" et la Mamie C2, on attend la suite et les échos du CRA au coeur de l'été breton ! Il semble que ça n'a pas été de tout repos non plus...

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