88/ Un été de CRAnicule
Semaines 30 à 37
Après une longue trêve estivale, Mamie CRA CRA reprend sa plume, pardon, son clavier, pour dresser le bilan (non exhaustif) de la saison été 2009 au CRA de Rennes/Saint Jacques. Elle ne s'en est éloignée que physiquement car le CRA l'a souvent rattrapée avec ses vies brisées et ses familles démantelées.
Durant l'été, rien n'a changé. Malgré la hausse du mercure, l'endroit est toujours aussi austère et ses grilles suintent toujours le désespoir. Même la piscine gonflable placée à l'entrée du terrain des gens du voyage qui fait face au CRA ne dupe personne. Pas d'écriteau « fermeture pour congés annuels », car dans tous les CRA de France et de Navarre, les vacances scolaires sont propices à une chasse à l'enfant qui ne dit pas son nom. Comme chaque année, quelques préfets en ont profité pour traquer, arrêter et enfermer quelques familles pour compléter leur tableau de chasse.
Enfants en rétention
A Rennes, c'est une famille de Kosovars interpellés au Mans qui est arrivée au CRA de Rennes, le 23 juillet avec 5 enfants âgés de 9 mois à 9 ans. Déjà expulsée en 2005, cette famille désespérée tentait pour la seconde fois de déposer l'asile en France. Arrivés au Mans, ils ont été arrêtés en sortant de la Préfecture après qu'un fonctionnaire zélé donne leur signalement à la police pour les interpeller. Quelques minutes plus tard, toute la famille était en garde à vue. Bravo, jolies méthodes et quelle efficacité ! Comme si une famille totalement démunie errant avec 5 enfants, dont certains n'avaient même pas une paire de chaussures, était une proie difficile. Ils ont été libérés dès la première présentation devant le JLD, leur avocat ayant relevé pas moins de 7 moyens d'opposition dans une procédure tellement bâclée que le représentant de la Préfecture a préféré se retirer avant l'audience. Cet été, les CRA de Marseille, Metz, Toulouse, Lille et Nîmes ont également retenu entre leurs murs des enfants pendant plusieurs jours. Devant la multiplication du placement d'enfants en rétention et grâce à la médiatisation par les militants de ces situations inacceptables, quelques voix se sont fait entendre : la Cimade, la Ligue des droits de l'Homme (LDH) et la Défenseure des enfants se sont exprimés ; mais les autres ? N'y aurait-il qu'une poignée de militants RESF à s'indigner face à l'enfermement des enfants (ce qui, évidemment, n’exclue en rien leur refus de l’inCracération des adultes, parents ou non ) ?
Difficile d'ignorer aujourd'hui ces situations largement médiatisées. Alors, pourquoi cette distance trop souvent affichée des politiques comme des citoyens ? « Qui ne dit mot consent » ; quand dans quelques décennies il nous faudra répondre devant nos petits enfants de nos « non-actes » et de nos silences, impossible de prétendre que « surinformés mais mal informés, nous n’étions pas au courant et que c’est pour cela que nous n’avons rien fait » !
Famille démantelée
Mamie CRA CRA a rencontré au parloir du CRA début août T., un Malien père d'une petite fille de 3 ans née en France. Après 10 ans de présence sur le territoire, ce n'était malheureusement pas son premier séjour en rétention et il savait que, malgré un passeport périmé, il pouvait être reconduit à tout moment. En 2005, il avait déjà été expulsé et n'était resté que quelques jours au pays avant de confier toutes ses économies à un passeur pour un périple de plusieurs mois à travers le Mali, l'Algérie, le Maroc, l'Espagne dans des situations extrêmes. « Plus jamais ça, je préfère croupir dans les prisons françaises », avait-il confié à Mamie CRA CRA. On ne lui a pas laissé le choix, dès le lendemain matin il était embarqué de force vers Roissy. Juste le temps d'appeler ses proches pour leur dire ses intentions de résister à l'aéroport. Mais 4 cerbères de la PAF auront eu raison de sa détermination. A peine a t-il essayé de crier qu'il était père de famille et qu'il souhaitait rester en France, qu'il était ficelé, bâillonné et caché sous une couverture pour monter dans l'avion. Il a appelé Mamie CRA CRA de Bamako pour lui raconter son calvaire. Le poignet cassé et la rage au ventre, il ne pensait déjà qu'à revenir pour retrouver sa fille et sa compagne enceinte de 3 mois.
C'est à cette occasion que Mamie CRA CRA a appris par la Cimade qu'il n'y avait plus d'affichage depuis début juillet. Auparavant, chaque soir, après le dîner, une liste indiquait les audiences, les visites au consulat et les expulsions programmées pour le lendemain. Suite à une visite du contrôleur général des lieux de privation de liberté, il a été décidé que ces informations ne seraient plus préalablement affichées car elles portaient atteintes à la confidentialité des retenus... Humour grinçant comme une porte de lieu de détention ! Ils seront dorénavant informés individuellement : « Prépare tes affaires, on t'embarque », voilà comment T. a appris la nouvelle de son expulsion imminente. La confidentialité est un joli prétexte qui place les retenus dans un état de stress permanent et rend plus compliquée la mobilisation des empêcheurs d'expulser en rond.
Ça s’est passé prés de chez nous…
Cette information ne concerne pas directement le CRA de Rennes, mais Mamie CRA CRA ne peut passer sous silence cette mésaventure qui est arrivée à un couple mixte, d'autant plus qu'elle se déroule en Bretagne (Terre d’accueil ?). A Loudia, comme on dit chez nous, le maire de la ville refuse de marier, un couple vivant ensemble depuis trois ans en Espagne et ayant choisi de s'installer dans sa commune (Bretagne, Terre d’écueil ?). Elle a une double nationalité espagnole et marocaine, un titre de séjour régulier et travaille ; lui est marocain, détenteur d’un titre de séjour de trois mois et fait des allers-retours entre la France et l'Espagne. Le maire soupçonneux estime qu'il est « en situation irrégulière », que le couple a choisi la commune « par complaisance » et qu'il se marie pour « bénéficier d'avantages sociaux ». Il transmet alors la demande de mariage au parquet qui donne son feu vert et l'enquête de gendarmerie confirme qu'ils ne sont pas dans le cadre d'un « mariage blanc ». Mais le maire, aussi obtus que têtu, persiste malgré un courrier de la LDH et l'intervention du procureur. Il finit par recevoir le 8 juillet une injonction de célébrer le mariage. Vexé, monsieur le maire arrache les bans affichés en mairie ! Il se dit même « écœuré » ; on n’ose imaginer par quoi... « J'ai décidé, de manière symbolique, de les marier ailleurs qu'en salle des mariages», parade t-il. Alors où ? Dans les chi... de la mairie ? La cérémonie a finalement été célébrée par l'adjointe au maire dans une salle communale devant une cinquantaine de personnes venues les soutenir.
Mamie CRA CRA propose, de manière symbolique, que le maire en question soit attaché à un arbre et recouvert de goudron et de plumes, ou plus raisonnablement qu’il reçoive un blâme officiel. En réalité, il a reçu le 15 juillet une « Marianne d’or », distinction qui récompense l’action et l’engagement des élus locaux. (Malheureusement, ce n'est même pas une blague).
Expulsion et acharnement
E. est géorgien. Il est arrivé en France fin 2008 et a été rejoint courant 2009 par sa femme, sa fille âgée de 18 ans et son fils âgé de 19 ans. En Géorgie, E. était policier et luttait contre le trafic des stupéfiants. Il a dénoncé la corruption à ses supérieurs puis s'est enfui pour échapper aux représailles. Demandeur d'asile, il est en recours à la CNDA.
Fin juillet E. et son fils R. ont été interpellés à Angers. Placés au CRA de Rennes, leur vol est programmé pour13 août. La Cimade tente alors la veille un ultime recours auprès de la CEDH (Cour européenne des Droits de l'Homme). L'extraction du CRA de Rennes est prévue le lendemain matin à 8 h, pour les conduire à Roissy malgré la décision de la CEDH qui doit intervenir en fin de matinée. Une dizaine de militants présents se sont donné rendez-vous dès 7 h pour les soutenir, mais les gendarmes ont anticipé le rassemblement et les embarquent de force dès 6h30.
La décision de la CEDH tombe vers 12 h : suspension de l'expulsion jusqu'au 21 août en attendant de réexaminer leur situation (récit OFPRA, recours TA, recours CNDA). Malgré cette décision, les gendarmes, déjà arrivés à l'aéroport, tentent de les embarquer. Il faut l'intervention in extremis de leur avocat auprès du chef d'escorte pour leur éviter l'expulsion. E. et R. sont alors transférés au CRA du Mesnil Amelot. Un nouveau vol est programmé pour le 28 août. Après réexamen de leur situation, la CEDH décide finalement d'annuler définitivement le vol, mais le Préfet du Maine et Loire s'acharne et il faut finalement l'accord du Ministère de la rafle et du drapeau pour que E. et R. soient enfin libérés.
Les vacances sont déjà loin, les militants sont de retour et le CRA entame sa 3ème rentrée toujours sans livre ni crayon. Pendant ce temps, sans sourire, Besson s'auto congratule : 17.350 Sans Papiers expulsés depuis le début de l'année, il est content de lui, malgré un score inférieur à celui de son prédécesseur qui reste jusqu'à ce jour le recordman de la spécialité ; il promet d'atteindre l'objectif de 27000 expulsions fin 2009. Concernant la rétention des enfants, il déclare « les parents sont libres de choisir d’amener ou pas leur enfants dans un centre de rétention ou de les confier à l’extérieur » Où ça ? à la DASS ?
Il conclut sa déclaration par : « Je ne vais renoncer à rien ! ».
Mamie CRA CRA & Co non plus, qu'on se le dise !

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