89/ Ces hommes qui ne renoncent pas
Semaines 38 à 40
La dernière chronique se terminait par ces moments de Besson, heureusement non prophétiques : « Je ne renoncerai à rien ! »
Une phrase ferme, définitive, une clôture verbale barbelée annonçant une détermination sans faille. Et puis, quelques jours plus tard, le même annonce qu'il renonce aux tests ADN. Même détermination affichée. Même fermeté annoncée. L'important, c'est de déclarer sans sourciller. Mamie CRA CRA renonce à comprendre ce qui se passe dans la tête du ministre, c'est tout !
Comme pour pallier cette défaillance des mots et des actes, le ministre s'empresse de montrer qu'il peut faire preuve de fermeté. Il décide de fermer la « Jungle » aux abords de Calais, à grand renfort de déclarations médiatiques et d'indignation virtuelle quant aux conditions de vie de ces hommes, si vite assimilés à des animaux sauvages.
Comme d'habitude, on s'attaque aux symptômes en ignorant les causes qui mettent nos valeurs et notre mode de vie en jeu, on s'acharne sur les conséquences visibles et gênantes, on cautérise des plaies sur des fractures, on ne soigne pas les maux mais soigneusement les mots qui habillent les actes, les maquillent en enduisant de fard nos certitudes déjà défuntes. On, pas nous, non ; ILS, plutôt.
ILS veulent lutter contre l'immigration clandestine qui file à l'anglaise et pour cela, ILS interpellent, arrêtent, gardeàvutent, inCracèrent le plus loin possible de la perfide Albion qui externalise tranquillement ses frontières.
Et si pour se débarrasser de la pauvreté on éliminait les pauvres ?
Et si pour éradiquer le chômage on se débarrassait des chômeurs ?
Et si pour contenir l'opposition on éliminait les opposants ?
A Calais, comme ailleurs, ce n'est pas en dispatchant des Soudanais, Afghans et autres Irakiens fuyant leurs pays en guerre de plus en plus jeunes, qu'on s'attaquera aux racines de la misère et de la guerre. Ceux qu'on éloigne, comme ce qu'on éloigne, finissent toujours par revenir à grands pas. Les murs se contournent, se traversent, se survolent, se démolissent quand les hommes habités par de justes revendications et des colères intimes autant que tenaces se font passe murailles. On les éloigne de ces frontières entre le drame et le rêve vers l'Ouest, le Sud, le plus loin possible sans qu'ils en comprennent le motif. Qu'importe ! ils reviendront, par le train, en stop, à pied s'il le faut, les épaules un peu plus basses et le sourire encore plus discret. Ils reviendront parce qu'ils n'ont pas le choix et que leur détermination est vitale. Parmi eux, beaucoup de jeunes, des enfants, des mineurs déclarés ou non. Au CRA de Rennes, ils sont 15 Afghans de Calais à être passés, arrêtés, déplacés, jugés, relâchés. Plusieurs ont même été déclarés mineurs après les tests osseux. Un scoop, quand on sait que ces tests ne sont que très rarement en faveur des radiographiés qui se voient le plus souvent attribuée la majorité par défaut : seuls les mineurs sont protégés selon la loi. 10 de ces jeunes Afghans sont même déclarés nés le 01 janvier 1991 : une pleine lune 9 mois avant ? non, une possibilité prévue par le législateur quand on ignore la date de naissance d'un de ces clandestins : juste 18 ans, pas 17 qui signifieraient la nécessité d'une protection en tant que mineur, pratique, non ?. Mamie CRA CRA ne cesse de s'interroger sur les conditions de ces interrogatoires qui donnent lieu à des PV que les retenus semblent découvrir quand le JLD leur lit les réponses apportées pourtant par eux-mêmes. Problèmes de traduction ? d'interprétation ? de réponses prêtes à l'emploi qui servent à combler des silences ou des incompréhensions ? Qui peut le dire ? Problèmes d'interculturalité, ça c'est évident ? Certains ici, ignorent encore que l'état civil n'est pas le même partout dans le monde, qu'il n'existe pas forcément, que même les calendriers sont différents ; en France, on s'accroche au Grégorien et méconnaît celui de l'Hégire ou le Jalali, où on se perd dans les calculs, on essaie ou non de faire au mieux, on finit par ajouter au calcul initial une année inutile comme une pincée de poivre dans un plat déjà épicé et le gamin de 17 ans protégeable devient un adulte indésirable à renvoyer au plus vite d'où il vient ou par où il est arrivé en Europe : Eurodac. Pas d'ac ! Pas d'ac pour être renvoyés vers la riante Autriche ou l'accueillante Grèce où l'étranger n'est toujours pas le bienvenu (Certes, ce n'est pas nouveau, on n'oublie pas que le mot barbare vient du grec βάρϐαρος qui signifie étranger, c'est à dire non grec).
Calendrier jalali : selon ce dernier que suivent les Afghans, en ce moment c'est le mois de Mehr مهر ; renseignements pris, ça signifie « Bonté, loyauté, amour »... Ca sonne creux dans le Centre de rétention en ce mois de septembre noir.
Mais ce n'est pas encore terminé : nouvelle vague d'arrestation à Calais, la Jungle est défrichée et ses abords passés au round up policier. Pourtant, partout en France, les déboutés de cette Jungle sont libérés, lâchés au pied du tribunal qui les a élargis, abandonnés à l'arrêt de bus du CRA à mille miles de leurs faibles repères en terre étrangère et hostile, largués sans le sou, laissés là au bon vouloir de passants qui en les aidant courent le risque d'être assimilés à des passeurs. De cette Jungle là, comme de toutes celles qui existent à proximité des frontières les moins perméables, les migrants disent qu'elle est leur lieu de vie leur maison, leur chez eux dérisoire et nécessaire puisqu'on ne les accueille pas. Dangereuse, avec ses propres règles, ses vices publics et ses vertus tues, elle est un monde enkysté dans un monde qui se refuse à eux. Mais la jungle est pour eux aussi en dehors dans la ville où la misère Babel fait son lit dans toutes les langues. Jungle, oui, même si le biotope est différent : les arbres aux fûts de métal et de verre, les sols de bitume gris, la canopée d'antennes hertziennes au-dessus des corolles rondes et blanches des paraboles chronovores qui vomissent un monde à l'accès interdit, des champignons de villes mortels, des herbes du diable interstitielles, des petites fumées des chaufferies collectives, des pièges urbains, des culs-de-sac arpentés par des prédateurs qui guettent, cerbères de réverbères, des bleus, des gris, des chasseurs gantés, armés, assermentés, bras armés de la loi d'une autre jungle qui ne dit pas son nom et dont on continue à accepter les règles sans se poser de questions. Dans les rues grises de honte, les contrôles policiers se multiplient, dans les squares la traque de ces citoyens de non zone s'accélère, dans les cages d'escaliers, dans les squats, derrière les façades lépreuses d'immeubles voués à la démolition ou dans des maisons coquettes éventrées pour que personne ne puisse plus s'y abriter - comme la Maison Rose de Rennes où plus personne n'ira danser-, les hommes, les femmes et les enfants poursuivis se cachent comme ils peuvent.
Dans la jungle de Calais et aux abords, on a lâché des chiens de meutes à deux pattes pour arrêter des hommes déshumanisés par le discours xénophobe et raciste ; ils ont flairé, débusqué, sorti de sa tanière, forcé non pas le cerf mais l'étranger en situation irrégulière et aux abois ; ils ont métaphoriquement pissé sur les troncs d'arbres pour délimiter leur territoire : Ici, c'est Chez Nous.
Mais ces humains chassés sont déjà de retour, ils ont prouvé qu'ils sont bien des hommes et non le reflet fantasque d'une terreur identitaire, qu'ils ont des Droits et qu'eux, vraiment, ne renoncent à rien sans voir besoin de le dire.

Commentaires