Sans Patrie

WELD El 15 DEVANT LA COMEX : UNE PARODIE DE JUSTICE

 

Ce vendredi 10 février, Ala Edine Yacoubi, dont le nom d'artiste est Weld El 15, comparaissait devant la COMEX. Kesaco ? Même les avocats les plus aguerris en droit des étrangers ne connaissait pas cette "commission d'expulsion". "Expulsion" ? Nous qui croyions que dans le jargon préfectoral ce terme était banni au profit du doux euphémisme "d'éloignement" ? Oui, mais là Messieurs-dames, on ne rigole plus, il ne s'agit pas d'une vulgaire reconduite à la frontière, il en va de la sûreté de l'Etat !


Pourquoi Weld El 15 est-il convoqué devant cette commission ?

 



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Weld el 15 - photo François Lepage

La juridiction administrative ayant déjà annulé deux fois l'obligation de quitter le territoire français, le préfet doit trouver de nouveaux arguments. C'est son avocat qui résume le mieux la situation : “Le préfet invente l’histoire d’un pseudo-terroriste pour s’asseoir sur une décision de justice”. En effet c'est bien pratique l'Etat d'urgence pour justifier l'expulsion d'un rappeur tunisien devenu indésirable, après avoir été invité à venir en France avec un visa compétence et talents !

 

Face à Weld El 15, 3 magistrats et 5 représentants de la préfecture. L'ordre en marche. Lui était entouré de ses soutiens et de sa petite fille qui n'a pas encore un mois. Sage petit être qui n'a pas réagi quand le représentant de la préfecture cherchait des indices concordants prouvant l’intérêt de son père pour les thèses de Daesh.


Un rappel du parcours de l'artiste a été présenté, depuis les débuts de sa notoriété en passant par la Révolution de jasmin, dont il a été l'un des porte-parole, son engagement pour inciter la jeunesse à aller voter, sa sélection pour le prix Sakharov, son arrestation sur scène en plein concert.... Les échanges ont été édifiants.


D'un côté une administration bornée et froide, qui trouve visiblement un bouc émissaire qui permet de mettre en branle une procédure inadaptée pour montrer qu'en Etat d'urgence, on agit contre les potentiels terroristes ! Et puis, un artiste qui titre à bout portant en comparant les policiers et les chiens (« Boulicia Kleb » visionnée 11 millions de fois), c'est inconvenant non ? Bien sûr, c’était en Tunisie, mais qui dit que cette chanson ne pourrait pas être un jour reprise en français , dérangeant, dangereux, les mots comme des armes blanches devraient rester dans leurs fourreaux. La méfiance est extrême ; quid des nombreux comptes Facebook créés par des fans (dont deux seulement sont effectivement les siens) avec des photos de son ancien ami d'enfance devenu djihadiste ? Est-on seulement responsable du cheminement de ses proches et de leur radicalisation ? Quid du portrait du Che pourtant peut susceptible de compatibilité avec “l'éthique “ daeshoise ? Foin de tout cela, encore un terroriste celui-là, un empêcheur de s'abêtir en rond, à verser au dossier comme pièce à conviction ! Quid du téléchargement de dix-huit vidéos, certes plus ou moins glauques dont certaines présentaient l'agonie d'un martyr, une séquence avant décapitation ou des tutoriels pour accéder aux vidéos de propagande de Daesh en libre accès sur Youtube ? Elles ont permis au juge de lui demander s'il était « prudent » de se documenter sur un tel sujet quand on est dans sa situation : « Vous ne vous êtes pas dit que ça pouvait être mal interprété ? » Mais mon brave monsieur, quand on veut écrire des textes, des chansons, des articles, on est obligé de se renseigner, de se documenter, de poser des questions en plus de s'en poser, même si ce n'est ni agréable ni prudent. Ironie du sort, le Conseil d'Etat rendait au même moment une décision censurant le délit de consultation de sites terrorristes estimant qu'on ne peut punir "une simple démarche intellectuelle". D'ailleurs, est-il bien raisonnable de faire d'interminables procès absurdes à ce jeune rappeur alors que courent de vrais coupables à l’extérieur et que l'on s’affranchit des responsabilités et des réflexions face aux mécanismes qui poussent à la radicalisation ?


De l'autre côté, une jeune homme indigné mais digne qui reconnaît volontiers qu'il n'est pas un saint mais un rappeur qui se joue des codes et parfois dérange ; qu'il est justement en France, invitée par celle-ci, pour développer sa musique dans un pays où l'on respecte les droits de l'homme. Les doigts de l'homme, pourrait-on dire, car le juge l’interpelle au sujet de photos retrouvées dans la mémoire de téléphones portables lors d'une perquisition administrative. Il y est question d'index vengeur brandi vers le ciel comme le font les Daeshiens. Un geste, répond le musicien, qui signifie number one pour les rappeurs, ou comme l'affirme avec justesse l'avocat qui a fait quelques recherches, une pratique de certains musulmans d'avant le rap, Daesh et le déluge en se référant à une tradition séculaire. Il est aussi question de doigts d'honneur, face à un cimetière, une église ou un palais de justice. Le juge demande des explications au nom du respect de la religion, faisant même référence au prêtre catholique exécuté par un terroriste... Quid de la séparation de l'église et de l’État dans notre beau pays ? Ala est grand, qui estime qu'il n'a pas à se justifier, qu'il est jeune, que ce n'est ni une bêtise ni une provocation, qu'il est un rappeur et que le doigt d'honneur lui convient mieux qu'une fleur à la main ; est-ce qu'en tant qu'étranger il aurait donc moins de droits que les Français ? Nous sommes plusieurs à penser à l'artiste Wei Wei qui peut sans problèmes poster des doigts d'honneur sur le net tout en vendant à prix d'or ses œuvres. Tous les ego-trips ne se valent pas, visiblement !


On ose à peine évoquer la mention d'une phrase du Coran sur le compte Facebook, si naïve soit-elle, qui insupporte le juge. Rien à expliquer, peut-être peu signifiant mais culturel, Monsieur le Juge, tout comme le “Bon ramadan” un peu plus loin. Est-ce qu'un “Joyeux Noël” et une épigraphe de Nietzsche aurait été mieux vus ? Et face à la salle qui rigole en douce le Juge menace : « Cette salle n'est pas un théâtre et les prochains qui glousseront sortiront ! » A quand l’interculturalité au menu des études de magistrat ? L'humour, on n'y pense même pas.


Dans son sommeil, la petite fille entend t-elle son papa artiste reconnaître qu'il aime juste bien vivre, boire, fumer, parler de projet, d'avenir, sent-elle l'angoisse de sa maman qui la berce doucement, entend-telle le représentant de la préfecture se déclarer sceptique, dire que tout cela ne le convainc pas, parler rondement de gravité effective de menace pour le territoire, dire qu'il ne comprend pas en quoi les vidéos pourraient avoir un lien avec un travail artistique ?

 

Nous avons assisté à une parodie de justice, dans un vrai tribunal, avec de vrais juges qui ne rendront qu'un avis consultatif sur lequel s’assiéra une fois de plus la préfecture pour ne pas se désavouer après deux années d'acharnement. Ce tribunal n'était qu'un proscenium où se jouent la dignité de notre justice, l'humanité de nos valeurs à travers le procès d'un artiste qui nous permet de voir que les temps sombres ne sont ni d'un lieu ni d'une époque mais qu'ils nous menacent autant que le terrorisme.



11/02/2017
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