Articles

Catégorie CHRONIQUE : La semaine de Mamie CRA CRA, Mam Goz et citoyenne ordinaire:

Histoires pas drôles destinées aux curieux qui veulent en savoir plus sur le CRA de Rennes (Centre de Rétention Administrative) pour ne plus s'en laisser conter.

 

Écrire c'est aussi ne pas parler. C'est se taire. C'est hurler sans bruit.    

  Marguerite Duras. Écrire, p.28, Folio no 2754.


45/ Degemer mad !

Semaine 27

 

Elles sont bienvenues ces vacances ! Les cahiers au feu, Hortefeux au milieu… C'est le vœu pieu que partage Mamie CRA CRA avec de nombreux citoyens dont l'incorruptible Pierre Mazeaud (ex-président du conseil constitutionnel) qui a condamné sévèrement la politique des quotas jugés "inefficaces, irréalisables ou sans intérêt". Et toc ! 13 "Sages" réunis au sein d'une commission pour aboutir à ce même constat que les associations dénoncent depuis des années. Aucune réaction de la part de Sarkortefeux, le monstre à deux têtes, à la fois commanditaire et mis en cause dans ce rapport qui revient comme un boomerang en plein dans les gencives du stakhanoviste de l'expulsion ; kazh gleb !

Mamie CRA CRA craint que le gouvernement ignore ce rapport, qu'il se montre indifférent à toutes les voix qui dénoncent cette politique liberticide à l'égard des étrangers et continue d'étendre sa répression contre toutes les formes de contestation.

 

Mamie CRA CRA a entendu aussi cette semaine un avocat dénoncer, une fois de plus, les dérives de cette politique du chiffre. Il défendait une famille originaire du Bangladesh dont la femme avait été placée en rétention en vue de son expulsion vers la... Côte d'Ivoire ! A force de tourner à plein régime, la machine à expulser a parfois des ratés. Qu'importe, l'important est de faire du chiffre, Bangladesh ou Côte d'Ivoire, ce qui compte c'est un étranger de moins en situation irrégulière sur notre territoire. La justice est heureusement passée, l'OQTF a été annulée !

 

Ce désaveu officiel de la politique d'immigration choisie par N. Sarkozy et consorts n'a pas empêché l'Union européenne d'adopter largement le projet français de Pacte sur l'immigration. "Il bénéficie d'un large soutien" a déclaré Jacques Barrot, le commissaire européen, celui-là même qui nous a fait l'honneur d'une petite visite au "CRA modèle" de Rennes. Ce pacte tend à durcir la politique européenne sur l'immigration, tout en établissant des règles communes entre les 27 pays membres de l'U.E concernant l'asile. Ce projet est largement inspiré de la conception d'immigration choisie si chère à notre gouvernement et met un terme aux régularisations massives pour ne plus accepter que l'arbitraire cas par cas. La contamination de ces idées nauséabondes à toute l'Europe donne la nausée à Mamie CRA CRA. Les démons somnolents de la vieille Europe se réveillent doucement et attisent les vieilles peurs ; leurs gardiens fraternisent avec eux, de plus en plus dépassés, de plus en plus arrogants. Le sort réservé aux roms en Italie en est le triste exemple. R.Maroni, le nouveau ministre de l'Intérieur de Berlusconi et digne représentant de la Ligue du Nord, a décidé de ficher tous les roms sans épargner les enfants. A ses détracteurs, il réplique "la gauche italienne nous casse les couilles". Histoire de se persuader qu'ils en ont encore. Mamie CRA CRA espère bien que les opposants vont continuer à les leur briser menues. Nul doute que cet individu s'entende comme larron en foire avec Sarkozy au sein de l'U.E. Le même vocabulaire au service des mêmes idées...

 

Pendant que les chefs d'états européens consolident leur bunker, le désespoir grandit dans les centres de rétention administrative. Au CRA de Rennes, ils sont de plus en plus nombreux à préférer la prison au retour forcé au pays. Un Algérien, un Camerounais et un Palestinien ont échangé ces derniers jours les grilles du CRA pour les barreaux de la prison. Mamie CRA CRA aussi se désespère, elle leur a pourtant expliqué qu'une fois leur peine effectuée, ils risquaient de retourner au CRA. Mais pas forcément dans celui de Rennes, un autre, plus loin, pour casser les solidarités et empêcher ces foutus militants de leur apporter leur soutien. Un nouveau vol sera alors programmé, il faudra de nouveau résister au risque de se voir infliger en plus d'une peine de prison plus lourde, une interdiction de territoire.

 

Un jeune Marocain s'est mutilé cette semaine au CRA de Rennes. Il a, dit-il, décroché un néon des sanitaires puis l'a cassé avant de s'ouvrir les veines avec les brisures. Un geste désespéré qui lui a valu quelques heures aux Urgences, juste le temps d'être suturé, avant de regagner le CRA à l'isolement assommé de tranquillisants, histoire de montrer aux autres retenus que se vider de son sang ne suffit pas à améliorer leur situation.

 

Mamie CRA CRA a reconduit à la gare un jeune tunisien libéré après 32 jours de rétention. Epuisé après un mois et demi de voyage à travers le désert de Libye puis sur un bateau de fortune pour gagner les côtes italiennes et ne trouvant pas d'hébergement à son arrivée en France, il s'était naïvement rendu dans un commissariat pour demander de l'aide. Le soir même, il dormait en rétention. Bienvenue en France, Degemer mad e Breizh !

- "Je n'ai pas fait tout ça pour rien, je veux tenter ma chance en France. Je parle 4 langues et j'ai un diplôme d'ingénieur. J'ai déjà été maçon, prof d'anglais et même masseur. Je fais partie de l'immigration choisie. Inch'allah", dit-il en quittant Mamie CRA CRA sur le quai de la gare. Bonne chance... Kenavo ar c'hentañ.

 

                                           

Quelles autres nouvelles ? Pendant ce temps là, le concept de l'immigration choisie progresse en sinuant.

Bonne nouvelle : Ingrid Betencourt a été libérée après 6 années de captivité : bienvenue chez elle ! Même si elle est en passe de devenir universelle et d'être de partout, symbole d'une résistance possible à tous les enfermements.

Curieuse nouvelle : on parle de faire venir des FARC repentis sur le territoire français ! Mais il faut faire de la place, " la France ne peut pas accueillir… ", alors

mauvaise nouvelle –, on parle aussi d'extrader vers l'Italie une ancienne des Brigades rouges depuis longtemps reconvertie, Marina Petrella.

Sans nouvelles de plusieurs dizaines d'hommes et de femmes qui ont tenté de brûler le désert ou la mer, ou les deux l'un après l'autre, avant de disparaître. Pour eux aussi les nuits de Rennes sont tombées ; " Entrez libres, avec ou sans papiers ! " qu'ils disaient devant la Planète Io, les mots et les notes n'ont ni barbelés ni frontières. Les enfants du Moulin à vent, petits " Don Quichotte " armés de leurs convictions encore fortes, ont brassés les phrases pour raconter l'histoire de Moussa, jeune enfant de leur âge enfermé dans un CRA ; des musiciens décoiffants, une poétesse vibrante, une lectrice pénétrante, des comédiens convaincus et convaincants se les sont appropriés pour dire le périple d'une jeune femme sans patrie mais pas sans mémoire, pour dénoncer l'injustice de ce monde qui n'a qu'un semblant d'ordre, pour porter la voix de ceux qui luttent, ici et là-bas afin qu'émerge un monde plus juste et qu'on entende ceux qui ne font pas que l'attendre.

Inch'allah ! Chañs vat !


Posté le 08/07/2008 | 1 consultations | 0 commentaires | Voir et commenter l'article

44 / Non !

Semaine 26

 

Semaine chargée.

Elle commence le lundi par un parloir sauvage organisé pour montrer aux retenus que : 

Non ! les militants ne les oublient pas ;

Non ! ils ne sont pas intimidés par les mesures de répression ;

Non ! ils ne cèdent pas à la pression ;

Non ! ils ne sont pas devenus transparents ou invisibles du jour au lendemain ;

Non ! ils ne sont ni terroristes ni attentistes ; 

On  ne leur collera ni la frousse, ni des étiquettes, ni même des suffixes ;  

On ne les bâillonnera pas et qu'ils resteront la voix des sans-voix ou des voix murmurées, voix individuelles et / ou chœur collectif - l'un n'empêchant pas l'autre (CF La Grive Courtoise) -, démarche politique, humaniste, culturelle, non, l'un n'empêchant pas l'autre, jamais ;

Oui ! un soutien aux uns est aussi un soutien aux autres, un soutien à l'Autre avec ou sans papiers.

 

                                         

Dessin Lenaïg

Elle se poursuit par les parloirs individuels, les requêtes, les récits de parcours d'hommes qui viennent de pays différents, dont les itinéraires ne se ressemblent pas mais portent tous la même marque : " Moi, le voyage que j'ai fait, même Christophe Colomb il n'aurait pas pu ! ". Les gendarmes sont un peu débordés mais plutôt corrects, sauf un qui semble s'être fait remarquer par l'ensemble des retenus visités. Encore un P. C., un petit chef comme on en trouve partout, un faible qui assoit son autorité sur la peur qu'il tente de susciter, joue avec les nerfs de ceux qui en plus d'être privés de liberté, inquiets de leur avenir, se retrouvent à affronter un mur de bêtise et d'arrogance. Mais les retenus ne se laissent pas faire, ils parlent, expliquent, ne courbent pas l'échine. Et P. C. disparaît de leur environnement. En vacances ? en pénitence ? muté ? éloigné ? Peu importe. C'est le résultat qui compte !

 

Un article paru dans Ouest France (24 juin 2008) fait bondir Mamie CRA CRA. Voilà que le CRA de Rennes serait devenu un anti-Vincennes, du genre modèle, " à la propreté irréprochable ", où il n'y a " pas eu d'enfants en 2008 ", avec un bon docteur polyglotte qui " destresse ceux qui arrivent " ! Elle croit rêver. Il suffit de relire les archives de Ouest France, les pages du site RESF, les pages de son carnet de blog, bref, il suffit de s'informer pour se dire que le sieur Barrot, tout commissaire européen à la justice qu'il soit, vient de tirer une superbe langue de bois à ceux qui sont retenus et à ceux qui luttent contre les CRA. On n'est jamais obligé de croire toutes les déclarations faites sans vérifier, il suffit de multiplier les sources d'information et de les croiser et les déclarations du commissaires nous éclairent sur ceux qui croient nous gouverner. Quelques jours plus tard, une brève dans le même quotidien précise qu' il y a eu en fait 9 enfants retenus, et de nombreux articles parus depuis août 2007 - date de l'ouverture du CRA -, et consultables dans les archives permettent de remettre en perspective les propos lénifiants.

 

Lors d'un parloir individuel, une visiteuse aperçoit des enfants. Des enfants ! Que nenni ! lui affirme t-on. Personne n'est au courant, personne ne les a vus. Non, ils n'existent pas. Elle sait qu'elle n'a pas la berlue, ils étaient bien retenus derrière les grilles du CRA (car oui, il peut y avoir des enfants visiteurs, ceux qui viennent accompagnés pour faire une visite à leur papa, leur maman, où même leurs grands-parents…).

Alors, il ne reste qu'une explication, une réadmission si rapide dans un autre pays européen qu'ils n'ont fait que passer, pff…, ont à peine existé ; ils existent de toute façon si peu ! Malaise. Par contre elle a confirmation qu'un mineur est bien retenu dans le CRA depuis plus d'une semaine. Un jeune Soudanais qui a fui le Darfour et qui peine à faire connaître sa situation, retranché derrière la barrière de la langue et isolé à cause de l'éloignement des soutiens de sa région d'accueil.

 

Et va pour une avalanche de soutiens au collectif de soutien. Mamie CRA CRA soutient aussi, pour défendre les libertés, la liberté de penser, celle de s'exprimer, d'ironiser, de défendre les droits de l'homme, de ne pas marcher droit, de ne pas compter les moutons de Panurge avant de s'endormir, de dire Non !, le hurler même, à chaque fois que c'est nécessaire. Elle espère qu'après cette déferlante de soutiens, quand l'affaire sera réglée, les petits comptes avec la Paf soldés (c'est la période, profitons-en), il restera sur la plage non pas des pavés, mais des soutiens aussi nombreux ; des soutiens à tous ceux qui vivent dans la peur, dans une clandestinité difficile, parfois inévitable ou choisie par défaut, parce qu'entre deux maux il n'y a que soi-même pour savoir quel est le pire.


Posté le 01/07/2008 | 10 consultations | 0 commentaires | Voir et commenter l'article

43 / Même pas peur !

Semaine 25

 

Fait d'été : le centre de rétention de Vincennes est aujourd'hui en cendres. Un incendie criminel a détruit la totalité des 2 bâtiments du plus grand CRA de France, alors que des militants manifestaient aux abords suite au décès d'un retenu Tunisien par malaise cardiaque. C'est un évènement tragique, mais malheureusement tristement prévisible.

 

Concernant les retenus qui manqueraient encore à l'appel, espérons qu'ils ont pris la fuite et qu'on ne trouvera personne sous les décombres... Mamie CRA CRA tente de recueillir des infos sur les évènements de la nuit et découvre avec stupéfaction sur le site de Libé cette déclaration : "Il n'est pas tolérable que des "collectifs", type RESF viennent faire des provocations aux abords de ces centres", affirme Frédéric Lefebvre, porte-parole de l'UMP, qui demande que "toutes les conséquences soient tirées, y compris au plan judiciaire". INCROYABLE ! Et la mort d'un retenu de 41 ans, c'est la faute de RESF aussi ? Mamie CRA CRA n'en revient pas, répression et poursuites judiciaires semblent être le leitmotiv de ce gouvernement. Ce monsieur a même ajouté : "L'UMP demande la plus grande fermeté contre les collectifs qui se livrent à ce type d'actions à proximité de lieux où ils n'ont absolument rien à faire" ben voyons... Après la chasse aux sans-papiers, la chasse aux militants est ouverte ! Le Collectif de soutien aux sans-papiers de Rennes en a fait les frais cette semaine : le Ministère de l'Intérieur a porté plainte pour insulte publique contre un corps constitué de l'Etat. On croit rêver, tout ça pour quelques tracts militants et engagés qui dénoncent, parfois avec humour, ironie même, un brin de provocation, certes, les dérives de la politique d'immigration et notamment les méthodes de la Police aux Frontières : "tu t'ennuies dans la vie ? Tu veux soutenir notre président dans sa pêche aux voix du Front National ? Tu trouves qu'il y a trop d'étrangers en France ? Tu veux un métier où, plus t'obtiens des résultats, plus tu gagnes du fric ? Alors la police de l'immigration est faite pour toi !" Rien de bien méchant !

Des menaces de poursuite, comme autant de tentatives d'intimidation, cherchent à museler quelques militants gênants, mais elles provoquent l'effet inverse. Chacun peut s'interroger sur la disproportion : quand l'humour est menacé de poursuites pénales, la démocratie se porte mal…                                                                                  

   

Dessin Lenaïg

L'incendie du CRA de Vincennes n'est pas un évènement isolé, régulièrement des émeutes éclatent dans les centres de rétention européens. En prolongeant la période de rétention à 18 mois, la "Directive de la Honte" encourage ce genre de révolte. On n'a jamais autant entendu parler de cette directive européenne que depuis son adoption ! Tout le monde crie au scandale, mais peu de voix se sont élevées avant qu'elle ne soit proposée aux parlementaires européens qui l'ont majoritairement approuvée. Chaque état a 2 ans pour mettre en place la directive. M. Hortefeux a dit que la France n'allongerait pas la durée de rétention ; parole de ministre ! Mamie CRA CRA est sceptique, hésite à croire un mot de celui qui s'auto congratule devant le nombre d'expulsions en hausse de 80 % depuis le début de l'année, qui attise le feu qu'il a lui-même mis à couver sous la cendre tout en accusant - par UMP interposé - ceux qui tentent de l'éteindre avec leurs propres moyens. Peut-être craint-il la réaction d'Hugo Chavez qui menace de fermer les vannes de pétrole aux pays qui appliqueraient la directive. Bien joué Hugo, mais cette menace n'est en fait que symbolique car le Venezuela ne détient que 1 % des importations de l'U.E, pas de quoi faire rouler tous les Européens à vélo. C'est toute l'Amérique latine qui proteste contre cette directive sur l'initiative d'Evo Morales qui le premier a condamné les dérives d'une politique sécuritaire dans une lettre ouverte aux dirigeants européens dans laquelle il rappelle que "les Européens sont arrivés massivement dans les Amériques sans visa ni conditions imposées par les autorités" en vue d' "exploiter les richesses et de les transférer en Europe".

 

La précédente chronique s'était terminée sur un sourire, celle-ci prend fin sur les larmes de Virgolino, un jeune Cap Verdien inconsolable à l'idée de regagner son pays sous la contrainte. Mamie CRA CRA avait le cœur serré en voyant ce jeune homme à l'allure juvénile que l'on conduisait en prison pour s'être soustrait à la mesure d'éloignement. "C'est un gamin sensible et fragile, il ne va pas supporter" dit son patron qui réclame sa régularisation et le décrit comme un ouvrier très compétent et bien payé comme les fiches de paie du jeune homme en témoignent.

 

Pendant que le gouvernement cherche des solutions pour diminuer la surpopulation carcérale, on continue d'emprisonner des étrangers juste coupables de vivre sous une identité d'emprunt ou imaginaire avec des faux papiers, coupables de refuser d'être éloignés, expulsés, oubliés. Et que va-t-on va faire de tous ces militants menacés de poursuites judiciaires ?

 

 


Posté le 24/06/2008 | 13 consultations | 0 commentaires | Voir et commenter l'article

42/ Rire et sourire !

Semaine 24

"Peut-on rire ou sourire de tout ?". En cette semaine d'avant-Bac, Mamie CRA CRA ne souhaite pas donner une réponse philosophique, mais elle se dit juste que rire et sourire, ça fait plutôt du bien. Que l'actualité lui donne mille occasions de rire et autant de pleurer, l'ambiguïté étant que parfois les mêmes faits ne provoquent pas les mêmes effets …

Premiers sourires.

Un couple de jeunes Mongols, très chers au cœur de nombreux Bretons de la région, qui avaient été déboutés du droit d'asile, viennent de recevoir la réponse de leur demande de recours auprès de l'OFPRA : régularisés au titre de la protection subsidiaire ; une rareté qu'ils ne cherchent pas à s'expliquer, la justice tout simplement, la possibilité de construire enfin sa vie, de cesser de se cacher, de dépendre des autres, de s'assumer en tant qu'être social, en tant que couple, de faire des projets, bref de sortir d'une clandestinité insupportable. Ne plus être une femme ou un homme traqué que le moindre pas fait dans la rue met en danger ; pouvoir sortir la tête haute, travailler, étudier, fréquenter les bars de la place Sainte Anne, les stations du métro rennais, les salles de concert, passer devant les agents de la PAF qui squattent la gare sans la crainte d'être arrêté après un contrôle puis inCracéré, jugé, expulsé. Le jeune homme a eu de la chance, il y a à peine quinze jours, il s'était jeté dans la gueule du loup et avait terminé au CRA de Saint Jacques. Moins une et il était " éloigné ", expulsé vers un pays dont il chérit le souvenir mais où sa vie est en danger. Ces quelques jours de rétention lui font encore froid dans le dos tant la peur était enkystée jusque dans les murs de sa chambre et dans la peau de ses compagnons de déroute. Ils accèdent juste à ce qu'on considère comme la vie ordinaire et qui est pour de nombreux humains un rêve inaccessible alors qu'il est légitime. Ils ont pleuré de joie puis souri à la vie après avoir sangloté discrètement durant tous ces mois de clandestinité qui a suivi l'espoir bafoué à de nombreuses reprises. Ils sont la preuve qu'il ne faut pas désespérer.

 

Deuxième sourire, plus caustique, à la lecture d'un article de presse : l'Etat français a voulu expulser un homme mort ! Non ce n'est pas à l'autre bout du monde mais toujours en Bretagne, laboratoire de tout ce qui se passe sur le territoire national. A Saint Brieuc, un Arménien de 80 ans passés avait contesté son renvoi dans son pays d'origine. Le 12 juin, quand le Tribunal administratif a statué sur son sort, rejetant sa contestation et confirmant son éloignement du territoire français où se trouve une bonne partie de sa famille, l'homme était déjà mort et enterré depuis quinze jours. On peut rire du caractère grotesque de la situation (" l'état de santé " du chef d'une famille d'Arméniens établie à Saint-Brieuc ne saurait être " un obstacle à son retour en Arménie ",Ouest-France du 14 et 15 juin) et pleurer du caractère sordide de la situation d'un homme qu'on renvoie mourir au Pays quand il a refusé d'y vivre et qui, geste de résistance involontaire, meurt et est enterré sur le sol français.

 

Troisième sourire, jaune celui-ci, à la lecture d'une brève qui explique comment Hortefeux s'insurge devant l'expression employée par le Mouvement des Indigènes de la République (MIR) qui qualifie de " souchiens " les Français de souche. Le ministre trouve cela insultant car cette expression " peut s'entendre sous-chiens ". D'accord, ça sonne mal, et Mamie CRA CRA de s'interroger sur les différents suffixes possibles qui ont dû être étudiés et leurs diverses connotations : " Souchier " : pire encore, péjoratif ; " Souchiant " : on n'en parle pas ; " souchïque " : ça fait dessous-chics, pas possible ; " souchoux " : ça fait chouchou et partisan ; " soucheux " : pas très heureux. Elle, la Bretonne qui aime à revendiquer son appartenance culturelle, partiale et partielle au peuple breton – entre autre – se dit qu'il vaut mieux éviter de qualifier, de parler même de Français de souche ; ça donne l'impression d'un arbre mort qui se détache de ses racines, qui se recroqueville dans une forêt hostile ou des fûts bien fiers se dressent vers un soleil chèrement gagné quand des souches stériles se replient à l'ombre d'elles-mêmes. Non, se dit Mamie CRA CRA, nous sommes simplement des humains de souche dont jailli une forêt d'hommes et de femmes aux racines pivotantes ou affleurantes, profondes ou courant sur un sol multi-cultivé, aériennes, emmêlées ou dressées vers un ciel qui appartient à tous.

 

Eclat de rire. Mamie CRA CRA vient d'apprendre que Superdupont - sous la plume de Jean Solé - est de retour avec une seule obsession : " pourchasser l'ignoble ". Désormais, il voit la vie en couleur mais s'apprête à en voir de toutes les couleurs. Toute ressemblance avec...

 

Mais il n'y a plus ni rire ni sourire quand elle pense à la " Directive de la honte " comme la CIMADE a rebaptisé la loi sur l'immigration qui sera présentée au Parlement européen le 18 juin ; quand elle regarde le petit cortège rennais qui essaye d'alerter les consciences endormies du samedi après-midi ; quand elle a au téléphone, en direct d'Alger, l'Algérien cardiaque expulsé-éloigné sans avoir été averti la veille de l'affichage de son vol. Certes, la loi dit bien qu'il est légal de ne pas prévenir les personnes souffrant du cœur. Mais pourquoi ? En quoi être prévenu la veille est-il meilleur pour la santé que d'être réveillé à trois heures du matin, débarrassé brutalement de tous ses rêves et expédié au bled manu militari sans même avoir le temps de faire le deuil de ses espoirs, de s'habituer à son sort, voire de l'accepter ?

 

Non, décidément, tout cela, plus les menaces à peine voilées contre ceux qui font preuve de solidarité, ça ne la fait pas rire du tout.



Posté le 18/06/2008 | 23 consultations | 0 commentaires | Voir et commenter l'article

41/ Go home !

Semaine 23 

 

C'est bientôt l'été, avis de tempête sur les sans-papiers. Ni vacances, ni transhumance vers les plages ensoleillées. Pendant que certains s'envoleront en famille - et sans état d'âme -  vers des destinations lointaines, grâce aux miles engendrés à chaque escorte, d'autres voyageront menottés, bâillonnés et scotchés vers un retour contraint et forcé au bercail. Go home !

Comme chaque année, Mamie CRA CRA craint que la période estivale et les vacances scolaires soient propices aux expulsions. Durant l'été, les parents ayant des enfants scolarisés ne bénéficient plus autant de la protection des enseignants, des parents d'élèves et des militants qui font pression sur les préfectures pour éviter la séparation brutale d'un membre de la famille.

 

En lisant la presse, Mamie CRA CRA est inquiète. La fameuse "directive de la honte" semble satisfaire l'Union Européenne en harmonisant par le bas les normes en vigueur et en banalisant le principe de l'enfermement comme mode d'accueil des migrants dont le seul crime est d'aspirer à une vie meilleure. Non seulement ils seront expulsés, mais en plus bannis, des fois que l'envie leur prendrait de revenir. Pas besoin de les marquer au fer rouge ni de leur tatouer un numéro indélébile sur la peau, de toutes façons ils sont déjà fichés à vie dans toute l'Europe grâce à leurs empreintes. L'idée de vivre dans une forteresse infranchissable où il faut montrer "patte blanche" pour rentrer est inacceptable. Mamie CRA CRA sait que ces mesures ne sont pas dissuasives pour ceux qui ont décidé de migrer, mais qu'elles les pousseront à prendre plus de risques pour rentrer illégalement sur notre territoire. Ce n'est pas la crise alimentaire qui sévit actuellement sur la moitié de la planète qui va freiner les flux migratoires. On estime à 850 millions le nombre de personnes souffrant aujourd'hui de la faim dans le monde. Comment empêcher cette population de tenter sa chance ailleurs, alors que les images de notre société de consommation polluent tous les écrans de la planète ? Le sommet de la FAO s'est terminé sur de belles déclarations d'intention et la promesse de réduire la moitié des affamés d'ici... 2015 ? D'ici là, l'autre moitié sera déjà morte de faim ou parquée dans des camps aux frontières de l'Europe, se dit Mamie CRA CRA dans un excès de désespoir. Vivement 2030, on nous promet une Europe pluriculturelle et métissée pour faire face à une population vieillissante à laquelle Mamie CRA CRA appartiendra. Alors elle se prend à rêver du jour où elle racontera à ses petits-enfants incrédules comment, pendant cette période révolue du début du siècle, les étrangers sans-papiers étaient traités en parias. En attendant que les prédictions des démographes se réalisent, Mamie CRA CRA a le temps de se faire des cheveux blancs...

 

Sur le plan national, rien de plus rassurant. Le droit des étrangers se réduit comme une peau de chagrin. Dans le cadre de la modernisation des institutions de la Vème République, un nouvel amendement concerne le contentieux de l'éloignement des étrangers qui ne serait plus confié qu'à une juridiction unique et spécialisée. Le législateur pourrait alors supprimer l'un des contrôles exercés par les magistrats judiciaires et administratifs. Sous prétexte de simplification et d'efficacité, cet amendement vise en réalité à affaiblir les garanties juridictionnelles et à faciliter les expulsions. Tout va bien !

Un rapport alarmant vient d'être publié par l'ODCE (Observatoire du Droit à la Santé des Etrangers) sur la régularisation pour raison médicale. Depuis 10 ans, la loi Chevènement garantissait un titre de séjour aux étrangers malades avec autorisation de travailler. Depuis 2002, N.Sarkozy tente de limiter ce droit aux "pathologies d'une extrême gravité sans traitement approprié dans les pays d'origine" et le droit au travail n'est plus automatique.

Mamie CRA CRA a rencontré cette semaine au CRA de Rennes un jeune Algérien souffrant d'une lourde pathologie cardiaque. Elle s'est étonnée de son maintien en rétention. Après avoir interrogé la Cimade, elle a appris que son dossier médical était transmis au médecin de la DASS mais que celui-ci refusait de l'examiner tant que la préfecture n'en faisait pas la demande. Lors d'un premier placement au Mesnil-Amelot en 2006, ce retenu a été libéré suite à un malaise lié au stress intervenu dans le bureau du juge qui a nécessité plusieurs jours d'hospitalisation. Avant de perdre connaissance, il a entendu un gendarme grincer : "simulateur"... Une douleur s'ajoute à la première.

Car malade ou pas, un sans-papier est avant tout un fraudeur potentiel, un faux malade en puissance, l'avis du médecin inspecteur est donc assorti systématiquement de l'appréciation du préfet qui n'hésite plus à violer le secret médical. Atteint d'une maladie grave (diabète, cancer, VIH...), un étranger renvoyé dans son pays risque la mort ou de graves complications, notamment en Afrique où les traitements sont chers et uniquement disponibles dans les grandes villes.

Rentrez  donc mourir au pays, l'immigration choisie n'a pas besoin de vous ! "Go home ! et à jamais" semble le seul mot d'ordre sur lequel s'accordent tous les pays européens à l'unisson.

Lors du dernier parloir sauvage, un militant a justifié la présence des visiteurs face aux retenus en ces mots :

" Nous sommes là pour vous apporter notre soutien. Nous réclamons la régularisation de tous les sans-papiers et la fermeture de tous les centres de rétention".

                                    

Cette annonce grandiloquente et inattendue a suscité un éclat de rire général parmi les Africains présents tant cette revendication leur semblait utopique. Ils en riaient encore deux jours plus tard. Tous n'ont pas ce sens de l'humour derrière les grilles et les barbelés du CRA, l'été qui s'annonce risque de faire perdre le sourire à beaucoup d'entre-eux.

 Ne baissons pas la garde !

 

 

 


Posté le 10/06/2008 | 26 consultations | 0 commentaires | Voir et commenter l'article

Rechercher dans les articles

Vous recherchez ? :