Histoires pas drôles destinées aux curieux qui veulent en savoir plus sur le CRA de Rennes (Centre de Rétention Administrative) pour ne plus s'en laisser conter.
Écrire c'est aussi ne pas parler. C'est se taire. C'est hurler sans bruit.
Marguerite Duras. Écrire, p.28, Folio no 2754.
Rapport de la CIMADE pour 2008 :
le CRA de Rennes en quelques chiffres décryptés
Maximum 70 personnes peuvent être placées en rétention ; 12 places-familles : C'est vite rempli un CRA, il suffit d'une rafle d'Afghans à Calais ou de Vietnamiens à Cherbourg !
1027 personnes ont été inCracérées + 29 enfants non comptabilisés dans les chiffres précédents puisqu'ils n'existent pas officiellement pour l'administration qui les prive de liberté « dans leur intérêt » afin qu'ils ne soient pas séparés de leurs parents...
Moyenne d'âge : 31 ans mais il y a eu des personnes âgées et des mineurs, le plus jeune bambin accompagnant ses parents avait 2 mois. A quand un accouchement au CRA ?
La durée moyenne du séjour est de treize jours : non, le chiffre 13 ne porte pas forcément chance !
80 % des retenus ont un emploi : ben oui, tous les sans-papiers ne sont pas des assistés qui profitent du système de protection sociale comme voudrait le laisser croire Gérard Huet, le maire de Loudéac, dans sa lettre à ses administrés.
90% des inCarcérés sont des hommes : Où sont les femmes ? Il y en a parfois qui se retrouvent seules au milieu d'un nombre important d'hommes et ce n'est pas toujours facile...
67 nationalités différentes ont été représentées, en majorité des Turcs : ça fait beaucoup de langues peu parlées, des personnes murées dans leur silence, des maladresses d'interprétation, des impossibilités de traduire, une communication difficile et des informations cruciales qui passent à la trappe. Un beau panel de la « misère du monde » qu'on souhaite bouter hors de nos frontières.
80 % ont des A.P.R.F (Arrêté Préfectoral de Reconduite à la Frontière) : Pour les autres, il s'agit d'OQTF (Obligation à Quitter le Territoire) ou de réadmissions dans d'autres pays de notre belle Europe qui se passe les étrangers en situation irrégulière comme des patates brûlantes. En bref, pas de ça chez nous !
16 familles en rétention : une médaille pour la préfecture du Morbihan et celle d'Ille et Vilaine qui ont largement contribué à gonfler les effectifs !
Au total, 349 retenus ont été effectivement reconduits, dont 25% dans le pays d'origine. Tout ça pour ça ! a envie d'ironiser Mamie CRACRA. On parle déjà en hauts lieux du coût financier des expulsions, fera t-on un jour le bilan humain de ces inCracérations inutiles ? mesurera t-on un jour en termes éthiques et moraux la politique d'immigration menée par la France ?
Rapport de force entre les chiffres et les lettres, car ce que les chiffres ne disent pas, ce sont les conditions d'interpellations déloyales, avant un mariage, près d'une préfecture, à proximité des lieux d'accueil des migrants qui se retrouvent piégés ; ce sont les contrôles au faciès qui officiellement n'existent pas mais sont en réalité encouragés par les réquisitions des procureurs : Palme d'or(dure ?) à Nantes ; ce sont les inCracérations répétées d'une même personne plusieurs fois dans une même année (jusqu'à 5 fois, sur Rennes) ; ce sont les interpellations, les humiliations subies par ceux qui sont arrêtés, gardavutés parfois par des Sans Culture qui, se sentant à l'abri derrière leur uniforme, s'épanchent en remarques racistes, haineuses parfois ; ce sont aussi les mensonges, la privation de droits élémentaires que les bientôt retenus – mais mal prévenus – ne connaissent pas et ne peuvent donc réclamer, l'impression de ne plus être humain parce qu'on est noir, plus aimable ni digne de se marier parce qu'on est arabe, détestable, incapable, soupçonnable parce qu'on est originaire d'ailleurs : bref, tout ce qui accuse nettement la ressemblance avec une vraie chasse aux Sans Papiers, une tartufferie électoraliste visant à faire du chiffre, parce que les lettres c'est trop compliqué ; une chasse en grande livrée sur les terres de l'extrême droite qui ne trompe personne !
Nos espaces de droits se restreignent, mais il est important de le dire, de le faire savoir, de s'allier même peu nombreux contre l'outrecuidance de ceux qui croient qu'on peut tout se permettre parce qu'on est au sommet de l'Etat, ou dans l'ombre béate de Voussavezqui ; militants, magistrats, associatifs, électrons libres, élus, citoyens même seulement en devenir, point n'est besoin d'être nombreux pour réussir à résister : il faut être l'indispensable levain qui fait lever la pâte.
La politique actuelle présente les étrangers comme une menace pour cette foutue « identité nationale » que l'on essaye de nous imposer. N'oublions pas que l'association de ces deux termes antinomiques n'appartient à aucune réalité et est apparue dans l'intitulé d'un ministère détestable. Cette conception s'inspire d'une philosophie nationaliste et d'extrême droite. Elle contribue à justifier des politiques sécuritaires qui transforment notre société en Etat fliqué.
Vous vous souvenez de Gérard Huet, le maire de Loudéac, qui avait refusé un couple hispano-marocain. Fraîchement auréolé d'une « Marianne d'or »et totalement décomplexé, il en remet une couche dans une lettre adressée à ses administrés. Morceaux choisis :
-"Alors que nous traversons une grave crise économique, comment aurais-je pu marier sans m'y opposer deux étrangers d'origine marocaine plus préoccupés de profiter de notre système de protection sociale que de convoler en justes noces ?"
Aïe ! Premier uppercut, on reprend notre souffle et il ajoute :
-"En refusant de les marier, j'ai voulu dénoncer un système qui fait la part belle à l'assistanat plutôt que de protéger ceux qui se lèvent tôt le matin pour gagner leur vie en toute honnêteté!" avec cette annotation dans la marge de la lettre « vous allez enfin comprendre à quoi servent vos impôts ! »
Sous entendu : Braves Français de souche qui vous tuez au labeur pour entretenir ces fainéants, c'est nous qu'on paie ! Gérard Huet qui n'hésite pas à utiliser les méthodes les plus abjectes, balance des informations confidentielles sur la vie privée du couple :
« Les restos du cœur les voient tous les jours et pourtant le mari a trouvé du travail... »
La guerre est déclarée ! Pas de répit pour les deux jeunes mariés qui ont porté plainte pour diffamation. Un "collectif citoyen et républicain du Centre-Bretagne" s'est constitué pour réagir à la Lettre du maire et dénoncer "ces pratiques de dénonciation et d'attaque aux personnes". Mais le maire qui a déjà prouvé qu'il est aussi obtus que têtu, a annoncé lors du dernier conseil municipal, qu'il allait à lui aussi porter plainte contre les élus d'opposition pour des propos tenus sur leur blog. Mardi dernier, le procureur de la République de St Brieuc classait sans suite cette plainte estimant que « l'infraction n'était pas caractérisée ». Mais il s'acharne le bougre et déclare :
- «Je m'étonne de la rapidité avec laquelle cette plainte a été classée sans suite. En effet, le blog de l'opposition parlait à tort d'insultes et d'agressions physiques dont aurait été victime un ancien élu de l'opposition. Je me réserve, donc, le droit, comme le prévoit la loi, de poursuivre l'opposition municipale devant le tribunal correctionnel. Face à toutes ces attaques perfides, je réponds avec toute mon équipe, par le travail, rien que le travail. À l'opposition, je laisse le dénigrement et la diffamation».
Mamie CRA CRA qui avait déjà proposé dans une chronique précédente que ce maireveilleux soit attaché à un arbre sur la place publique et enduit de goudron et de plumes, propose cette fois-ci que lui soit décerné le « Connard d'or » parce qu' « Un con ça ose tout, c'est même à ça qu'on les reconnaît » (Audiard).
Mamie CRA CRA a souvent la nausée en ce moment, mais elle se soigne. Il y a aussi des moments de répit, elle a été conviée ces derniers jours à 2 mariages mixtes, un baptême, et pas d'enterrement…
La dernière chronique se terminait par ces moments de Besson, heureusement non prophétiques : « Je ne renoncerai à rien ! »
Une phrase ferme, définitive, une clôture verbale barbelée annonçant une détermination sans faille. Et puis, quelques jours plus tard, le même annonce qu'il renonce aux tests ADN. Même détermination affichée. Même fermeté annoncée. L'important, c'est de déclarer sans sourciller. Mamie CRA CRA renonce à comprendre ce qui se passe dans la tête du ministre, c'est tout !
Comme pour pallier cette défaillance des mots et des actes, le ministre s'empresse de montrer qu'il peut faire preuve de fermeté. Il décide de fermer la « Jungle » aux abords de Calais, à grand renfort de déclarations médiatiques et d'indignation virtuelle quant aux conditions de vie de ces hommes, si vite assimilés à des animaux sauvages.
Comme d'habitude, on s'attaque aux symptômes en ignorant les causes qui mettent nos valeurs et notre mode de vie en jeu, on s'acharne sur les conséquences visibles et gênantes, on cautérise des plaies sur des fractures, on ne soigne pas les maux mais soigneusement les mots qui habillent les actes, les maquillent en enduisant de fard nos certitudes déjà défuntes. On, pas nous, non ; ILS, plutôt.
ILS veulent lutter contre l'immigration clandestine qui file à l'anglaise et pour cela, ILS interpellent, arrêtent, gardeàvutent, inCracèrent le plus loin possible de la perfide Albion qui externalise tranquillement ses frontières.
Et si pour se débarrasser de la pauvreté on éliminait les pauvres ?
Et si pour éradiquer le chômage on se débarrassait des chômeurs ?
Et si pour contenir l'opposition on éliminait les opposants ?
A Calais, comme ailleurs, ce n'est pas en dispatchant des Soudanais, Afghans et autres Irakiens fuyant leurs pays en guerre de plus en plus jeunes, qu'on s'attaquera aux racines de la misère et de la guerre. Ceux qu'on éloigne, comme ce qu'on éloigne, finissent toujours par revenir à grands pas. Les murs se contournent, se traversent, se survolent, se démolissent quand les hommes habités par de justes revendications et des colères intimes autant que tenaces se font passe murailles. On les éloigne de ces frontières entre le drame et le rêve vers l'Ouest, le Sud, le plus loin possible sans qu'ils en comprennent le motif. Qu'importe ! ils reviendront, par le train, en stop, à pied s'il le faut, les épaules un peu plus basses et le sourire encore plus discret. Ils reviendront parce qu'ils n'ont pas le choix et que leur détermination est vitale. Parmi eux, beaucoup de jeunes, des enfants, des mineurs déclarés ou non. Au CRA de Rennes, ils sont 15 Afghans de Calais à être passés, arrêtés, déplacés, jugés, relâchés. Plusieurs ont même été déclarés mineurs après les tests osseux. Un scoop, quand on sait que ces tests ne sont que très rarement en faveur des radiographiés qui se voient le plus souvent attribuée la majorité par défaut : seuls les mineurs sont protégés selon la loi. 10 de ces jeunes Afghans sont même déclarés nés le 01 janvier 1991 : une pleine lune 9 mois avant ? non, une possibilité prévue par le législateur quand on ignore la date de naissance d'un de ces clandestins : juste 18 ans, pas 17 qui signifieraient la nécessité d'une protection en tant que mineur, pratique, non ?. Mamie CRA CRA ne cesse de s'interroger sur les conditions de ces interrogatoires qui donnent lieu à des PV que les retenus semblent découvrir quand le JLD leur lit les réponses apportées pourtant par eux-mêmes. Problèmes de traduction ? d'interprétation ? de réponses prêtes à l'emploi qui servent à combler des silences ou des incompréhensions ? Qui peut le dire ? Problèmes d'interculturalité, ça c'est évident ? Certains ici, ignorent encore que l'état civil n'est pas le même partout dans le monde, qu'il n'existe pas forcément, que même les calendriers sont différents ; en France, on s'accroche au Grégorien et méconnaît celui de l'Hégire ou le Jalali, où on se perd dans les calculs, on essaie ou non de faire au mieux, on finit par ajouter au calcul initial une année inutile comme une pincée de poivre dans un plat déjà épicé et le gamin de 17 ans protégeable devient un adulte indésirable à renvoyer au plus vite d'où il vient ou par où il est arrivé en Europe : Eurodac. Pas d'ac ! Pas d'ac pour être renvoyés vers la riante Autriche ou l'accueillante Grèce où l'étranger n'est toujours pas le bienvenu (Certes, ce n'est pas nouveau, on n'oublie pas que le mot barbare vient du grec βάρϐαρος qui signifie étranger, c'est à dire non grec).
Calendrier jalali : selon ce dernier que suivent les Afghans, en ce moment c'est le mois de Mehr مهر ; renseignements pris, ça signifie « Bonté, loyauté, amour »... Ca sonne creux dans le Centre de rétention en ce mois de septembre noir.
Mais ce n'est pas encore terminé : nouvelle vague d'arrestation à Calais, la Jungle est défrichée et ses abords passés au round up policier. Pourtant, partout en France, les déboutés de cette Jungle sont libérés, lâchés au pied du tribunal qui les a élargis, abandonnés à l'arrêt de bus du CRA à mille miles de leurs faibles repères en terre étrangère et hostile, largués sans le sou, laissés là au bon vouloir de passants qui en les aidant courent le risque d'être assimilés à des passeurs. De cette Jungle là, comme de toutes celles qui existent à proximité des frontières les moins perméables, les migrants disent qu'elle est leur lieu de vie leur maison, leur chez eux dérisoire et nécessaire puisqu'on ne les accueille pas. Dangereuse, avec ses propres règles, ses vices publics et ses vertus tues, elle est un monde enkysté dans un monde qui se refuse à eux. Mais la jungle est pour eux aussi en dehors dans la ville où la misère Babel fait son lit dans toutes les langues. Jungle, oui, même si le biotope est différent : les arbres aux fûts de métal et de verre, les sols de bitume gris, la canopée d'antennes hertziennes au-dessus des corolles rondes et blanches des paraboles chronovores qui vomissent un monde à l'accès interdit, des champignons de villes mortels, des herbes du diable interstitielles, des petites fumées des chaufferies collectives, des pièges urbains, des culs-de-sac arpentés par des prédateurs qui guettent, cerbères de réverbères, des bleus, des gris, des chasseurs gantés, armés, assermentés, bras armés de la loi d'une autre jungle qui ne dit pas son nom et dont on continue à accepter les règles sans se poser de questions. Dans les rues grises de honte, les contrôles policiers se multiplient, dans les squares la traque de ces citoyens de non zone s'accélère, dans les cages d'escaliers, dans les squats, derrière les façades lépreuses d'immeubles voués à la démolition ou dans des maisons coquettes éventrées pour que personne ne puisse plus s'y abriter - comme la Maison Rose de Rennes où plus personne n'ira danser-, les hommes, les femmes et les enfants poursuivis se cachent comme ils peuvent.
Dans la jungle de Calais et aux abords, on a lâché des chiens de meutes à deux pattes pour arrêter des hommes déshumanisés par le discours xénophobe et raciste ; ils ont flairé, débusqué, sorti de sa tanière, forcé non pas le cerf mais l'étranger en situation irrégulière et aux abois ; ils ont métaphoriquement pissé sur les troncs d'arbres pour délimiter leur territoire : Ici, c'est Chez Nous.
Mais ces humains chassés sont déjà de retour, ils ont prouvé qu'ils sont bien des hommes et non le reflet fantasque d'une terreur identitaire, qu'ils ont des Droits et qu'eux, vraiment, ne renoncent à rien sans voir besoin de le dire.
Après une longue trêve estivale, Mamie CRA CRA reprend sa plume, pardon, son clavier, pour dresser le bilan (non exhaustif) de la saison été 2009 au CRA de Rennes/Saint Jacques. Elle ne s'en est éloignée que physiquement car le CRA l'a souvent rattrapée avec ses vies brisées et ses familles démantelées.
Durant l'été, rien n'a changé. Malgré la hausse du mercure, l'endroit est toujours aussi austère et ses grilles suintent toujours le désespoir. Même la piscine gonflable placée à l'entrée du terrain des gens du voyage qui fait face au CRA ne dupe personne. Pas d'écriteau « fermeture pour congés annuels », car dans tous les CRA de France et de Navarre, les vacances scolaires sont propices à une chasse à l'enfant qui ne dit pas son nom. Comme chaque année, quelques préfets en ont profité pour traquer, arrêter et enfermer quelques familles pour compléter leur tableau de chasse.
Enfants en rétention
A Rennes, c'est une famille de Kosovars interpellés au Mans qui est arrivée au CRA de Rennes, le 23 juillet avec 5 enfants âgés de 9 mois à 9 ans. Déjà expulsée en 2005, cette famille désespérée tentait pour la seconde fois de déposer l'asile en France. Arrivés au Mans, ils ont été arrêtés en sortant de la Préfecture après qu'un fonctionnaire zélé donne leur signalement à la police pour les interpeller. Quelques minutes plus tard, toute la famille était en garde à vue. Bravo, jolies méthodes et quelle efficacité ! Comme si une famille totalement démunie errant avec 5 enfants, dont certains n'avaient même pas une paire de chaussures, était une proie difficile. Ils ont été libérés dès la première présentation devant le JLD, leur avocat ayant relevé pas moins de 7 moyens d'opposition dans une procédure tellement bâclée que le représentant de la Préfecture a préféré se retirer avant l'audience. Cet été, les CRA de Marseille, Metz, Toulouse, Lille et Nîmes ont également retenu entre leurs murs des enfants pendant plusieurs jours. Devant la multiplication du placement d'enfants en rétention et grâce à la médiatisation par les militants de ces situations inacceptables, quelques voix se sont fait entendre : la Cimade, la Ligue des droits de l'Homme (LDH) et la Défenseure des enfants se sont exprimés ; mais les autres ? N'y aurait-il qu'une poignée de militants RESF à s'indigner face à l'enfermement des enfants (ce qui, évidemment, n’exclue en rien leur refus de l’inCracération des adultes, parents ou non ) ?
Difficile d'ignorer aujourd'hui ces situations largement médiatisées. Alors, pourquoi cette distance trop souvent affichée des politiques comme des citoyens ? « Qui ne dit mot consent » ; quand dans quelques décennies il nous faudra répondre devant nos petits enfants de nos « non-actes » et de nos silences, impossible de prétendre que « surinformés mais mal informés, nous n’étions pas au courant et que c’est pour cela que nous n’avons rien fait » !
Famille démantelée
Mamie CRA CRA a rencontré au parloir du CRA début août T., un Malien père d'une petite fille de 3 ans née en France. Après 10 ans de présence sur le territoire, ce n'était malheureusement pas son premier séjour en rétention et il savait que, malgré un passeport périmé, il pouvait être reconduit à tout moment. En 2005, il avait déjà été expulsé et n'était resté que quelques jours au pays avant de confier toutes ses économies à un passeur pour un périple de plusieurs mois à travers le Mali, l'Algérie, le Maroc, l'Espagne dans des situations extrêmes. « Plus jamais ça, je préfère croupir dans les prisons françaises », avait-il confié à Mamie CRA CRA. On ne lui a pas laissé le choix, dès le lendemain matin il était embarqué de force vers Roissy. Juste le temps d'appeler ses proches pour leur dire ses intentions de résister à l'aéroport. Mais 4 cerbères de la PAF auront eu raison de sa détermination. A peine a t-il essayé de crier qu'il était père de famille et qu'il souhaitait rester en France, qu'il était ficelé, bâillonné et caché sous une couverture pour monter dans l'avion. Il a appelé Mamie CRA CRA de Bamako pour lui raconter son calvaire. Le poignet cassé et la rage au ventre, il ne pensait déjà qu'à revenir pour retrouver sa fille et sa compagne enceinte de 3 mois.
C'est à cette occasion que Mamie CRA CRA a appris par la Cimade qu'il n'y avait plus d'affichage depuis début juillet. Auparavant, chaque soir, après le dîner, une liste indiquait les audiences, les visites au consulat et les expulsions programmées pour le lendemain. Suite à une visite du contrôleur général des lieux de privation de liberté, il a été décidé que ces informations ne seraient plus préalablement affichées car elles portaient atteintes à la confidentialité des retenus... Humour grinçant comme une porte de lieu de détention ! Ils seront dorénavant informés individuellement : « Prépare tes affaires, on t'embarque », voilà comment T. a appris la nouvelle de son expulsion imminente. La confidentialité est un joli prétexte qui place les retenus dans un état de stress permanent et rend plus compliquée la mobilisation des empêcheurs d'expulser en rond.
Ça s’est passé prés de chez nous…
Cette information ne concerne pas directement le CRA de Rennes, mais Mamie CRA CRA ne peut passer sous silence cette mésaventure qui est arrivée à un couple mixte, d'autant plus qu'elle se déroule en Bretagne (Terre d’accueil ?). A Loudia, comme on dit chez nous, le maire de la ville refuse de marier, un couple vivant ensemble depuis trois ans en Espagne et ayant choisi de s'installer dans sa commune (Bretagne, Terre d’écueil ?). Elle a une double nationalité espagnole et marocaine, un titre de séjour régulier et travaille ; lui est marocain, détenteur d’un titre de séjour de trois mois et fait des allers-retours entre la France et l'Espagne. Le maire soupçonneux estime qu'il est « en situation irrégulière », que le couple a choisi la commune « par complaisance » et qu'il se marie pour « bénéficier d'avantages sociaux ». Il transmet alors la demande de mariage au parquet qui donne son feu vert et l'enquête de gendarmerie confirme qu'ils ne sont pas dans le cadre d'un « mariage blanc ». Mais le maire, aussi obtus que têtu, persiste malgré un courrier de la LDH et l'intervention du procureur. Il finit par recevoir le 8 juillet une injonction de célébrer le mariage. Vexé, monsieur le maire arrache les bans affichés en mairie ! Il se dit même « écœuré » ; on n’ose imaginer par quoi... « J'ai décidé, de manière symbolique, de les marier ailleurs qu'en salle des mariages», parade t-il. Alors où ? Dans les chi... de la mairie ? La cérémonie a finalement été célébrée par l'adjointe au maire dans une salle communale devant une cinquantaine de personnes venues les soutenir.
Mamie CRA CRA propose, de manière symbolique, que le maire en question soit attaché à un arbre et recouvert de goudron et de plumes, ou plus raisonnablement qu’il reçoive un blâme officiel. En réalité, il a reçu le 15 juillet une « Marianne d’or », distinction qui récompense l’action et l’engagement des élus locaux. (Malheureusement, ce n'est même pas une blague).
E. est géorgien. Il est arrivé en France fin 2008 et a été rejoint courant 2009 par sa femme, sa fille âgée de 18 ans et son fils âgé de 19 ans. En Géorgie, E. était policier et luttait contre le trafic des stupéfiants. Il a dénoncé la corruption à ses supérieurs puis s'est enfui pour échapper aux représailles. Demandeur d'asile, il est en recours à la CNDA.
Fin juillet E. et son fils R. ont été interpellés à Angers. Placés au CRA de Rennes, leur vol est programmé pour13 août. La Cimade tente alors la veille un ultime recours auprès de la CEDH (Cour européenne des Droits de l'Homme). L'extraction du CRA de Rennes est prévue le lendemain matin à 8 h, pour les conduire à Roissy malgré la décision de la CEDH qui doit intervenir en fin de matinée. Une dizaine de militants présents se sont donné rendez-vous dès 7 h pour les soutenir, mais les gendarmes ont anticipé le rassemblement et les embarquent de force dès 6h30.
La décision de la CEDH tombe vers 12 h : suspension de l'expulsion jusqu'au 21 août en attendant de réexaminer leur situation (récit OFPRA, recours TA, recours CNDA). Malgré cette décision, les gendarmes, déjà arrivés à l'aéroport, tentent de les embarquer. Il faut l'intervention in extremis de leur avocat auprès du chef d'escorte pour leur éviter l'expulsion. E. et R. sont alors transférés au CRA du Mesnil Amelot. Un nouveau vol est programmé pour le 28 août. Après réexamen de leur situation, la CEDH décide finalement d'annuler définitivement le vol, mais le Préfet du Maine et Loire s'acharne et il faut finalement l'accord du Ministère de la rafle et du drapeau pour que E. et R. soient enfin libérés.
Les vacances sont déjà loin, les militants sont de retour et le CRA entame sa 3ème rentrée toujours sans livre ni crayon. Pendant ce temps, sans sourire, Besson s'auto congratule : 17.350 Sans Papiers expulsés depuis le début de l'année, il est content de lui, malgré un score inférieur à celui de son prédécesseur qui reste jusqu'à ce jour le recordman de la spécialité ; il promet d'atteindre l'objectif de 27000 expulsions fin 2009. Concernant la rétention des enfants, il déclare « les parents sont libres de choisir d’amener ou pas leur enfants dans un centre de rétention ou de les confier à l’extérieur » Où ça ? à la DASS ?
Il conclut sa déclaration par : « Je ne vais renoncer à rien ! ».
Mamie CRA CRA & Co non plus, qu'on se le dise !
Semaine 26 à 29
Bretagne, le 15 juillet 2009
Monsieur le Ministre des EXPULS D'ÈTÈ et des Vacances de la République
J'ai reçu un mail m'avisant de l'expulsion prochaine de M. O, un Nigérian d'Evreux, disait le message. J'ai aussi eu aussi un coup de téléphone pour me dire que Joy, une petite Nigériane à la vie brisée et au rire ravageur avait été « extraite » du CRA de Rennes, ce petit matin. Des mots brefs pour des actions rapides, comme ceux qui mettent fin aux rêves, qui exécutent tout aussi sûrement que des armes.
En avez-vous conscience ?
Impossible de me contenter de vous dire de les laisser revenir, même si concernant M. O., l'urgence est manifeste. Depuis plus de 3 ans en France, marié, bientôt père de famille pour la troisième fois, diplômé, salarié, il est à l'évidence dangereux pour la République ! InCracéré le 14 juillet, il a été expulsé le 15 malgré tous les efforts du collectif qui le soutient et de tous ceux qui ont pris plume et clavier pour écrire contre L'inacceptable au lieu de rédiger des cartes postales estivales ! La garden-partie de l'Elisée s'est déroulée dans le calme, pas troublée pour un sou par les cris que l'on n'entendait pas, les images qui ne parvenaient pas, les coups de fil mis en attente et les messages brouillés. La République peut se mettre en vacances, la machine à expulser continue allègrement.
Tous les jours, comme nombre d'entre nous, je reçois des mails de la même eau sombre, des coups de fil ourlés de larmes plus ou moins contenues, de silences effrayants, des témoignages que je tente de relayer pour qu'on ne puisse pas dire qu' « on ne savait pas ». Ce sont de précieuses paroles d'hommes qui font aussi le lit de l'Histoire, qu'elles me soient confiées par ceux qui partent de « Là-Bas », mais n'arrivent jamais, par ceux qui brûlent le désert ou nagent l'océan et arrivent brisés mais pleins d'espoir, par ceux qui, « Ici » dans la saveur amère de l'exil, construisent une autre vie dont ils se voient un jour dépossédés, sommés de tout quitter, chassés comme des intrus, voire pire, des nuisibles boucs émissaires qu'on charge de tous les maux pour s'en débarrasser !
Qu'il est confortable d'en être éloigné, de ne s'asseoir en politique que sur un coussin de nombres qui mettent à distance les hommes et la chair de leur vie ! Quotas d'immigrés, nombre d'expulsés, nombre d'inCracérés, voix d'humains qui se taisent derrière des chiffres défilant en bons petits soldats de l'ordre économique.
Mais est-ce humainement raisonnable et responsable ?
Je pense à tous ces étrangers arrivés, il y a longtemps, au début d'un autre siècle. La France, dans laquelle ils posaient le pied, en début de Première guerre mondiale, avait été contente de trouver des combattants noirs, tirailleurs sénégalais, engagés antillais ou d'ailleurs, revendiquant leur choix de se battre pour une France adulée dont ils mesureront plus tard l'ingratitude. Combattants de la Deuxième guerre mondiale, résistants, morts anonymes au champ d'honneur, déshonneur d'une république qui ne les a ni reconnus ni indemnisés, reconstructeurs durant les trente glorieuses où ils furent pressés comme des citrons – « Mamadou [me] l'a dit » –, regroupés, dégroupés, indésirés, renvoyés, expulsés : du Tirailleur sénégalais au Sans-papiers, le fleuve de l'histoire passe, sujet au mascaret. Le pont métaphorique, franchi par les troupes du général Mangin avec ses forces noires est coupé dans le sens Sud-Nord. Pour les ressortissants du continent noir, a débuté depuis plusieurs années une nouvelle traversée maudite, vers un sol qui ne les a toujours accueillis que de manière décidément circonstanciée (chair à champ de canne, chair à canon, bras ouvriers ou cerveaux calibrés), pour les rejeter tout à trac quand ils sont devenus inutiles, sans se demander vraiment les raisons de leur départ initial.
Mais qui donc s'en soucie ?
Dans le sens Nord-Sud, les gagnants du système monde ont pris d'assaut en toute lumière de ce continent désirable. Pour eux, le pont est grand ouvert, aérien, même ! Ils se sont servis, se servent encore, entretenant des flux de marchandises et des flux financiers, alors que nombre de ceux du Sud qui voudraient aller gagner leur vie piétinent sur place ou désertent. L'Afrique se vide de ses forces vives en une hémorragie clandestine – alimentée par ceux qui disent, voire croient lutter contre. Pourtant, ils sont de plus en plus nombreux, sur place, à tenter de la contenir et à inventer des moyens de vivre debout dignement.
Mais qui donc s'en soucie ?
Ce qui arrive à M. O. n'a pas rien à voir. C'est aussi à l'Histoire que nous ramène cette nième expulsion d'un étranger sans histoire, Noir en France plus que Noir de France. Même s'il n'est pas besoin d'avoir la peau noire pour être rejeté hors des marges hexagonales, on est juste un peu plus visible, un peu plus stigmatisé, on se sent parfois juste un peu plus indésirable, même si officiellement le délit de faciès n'existe pas et que le racisme est passible du pénal, n'est-ce pas ? D'ailleurs, quelle que soit la couleur de sa peau, on peut se sentir étranger en son propre pays. Et ce courrier, s'il est écrit suite à l'expulsion annoncée d'un ébroïcien d'origine africaine, concerne aussi les autres étrangers, asiatiques, sud-américains, européens de l'Est et autres apatrides dont l'histoire est unique comme l'est chaque vie d'homme. Ce ne sont pas seulement des étrangers qu'on expulse parce qu'en délicatesse avec le droit administratif, ce sont surtout des hommes et des femmes qu'on rejette, dont on nie l'existence, dont on ne reconnaît pas les liens familiaux, le droit à circuler, à s'installer, à aimer, à Être… Ah, s'ils Avaient, bien sûr, ça pourrait tout changer !
Alors, qu'aurait-il pensé, ce grand-père, Noir français par les hasards brumeux de l'Histoire, de cette phrase balancée à son fils de 80 ans, vaillant militant des droits de l'Homme, qu'un voisin d'immeuble – l'ayant surpris à tracter – a renvoyé d'une pichenette verbale « dans [son] pays » (sic). Il aurait certainement dit qu'on peut se noyer dans les trous d'ombre de notre mauvaise mémoire et que la peur et l'inculture sont mauvaises conseillères.
Monsieur le Ministre, on n'élimine pas la pauvreté en éliminant les pauvres ; on ne gère pas les déséquilibres du monde en renvoyant ceux qui fuient la guerre, la misère ou rêvent de mieux, pour s'enfermer dans une forteresse destinée de toute façon à être prise ; on ne sème pas la justice en s'appuyant sur l'injustice ; on ne condamne pas en fermant les yeux pour ne rien voir ; on ne remplace pas les hommes par des chiffres pour ne rien savoir ; on ne compte pas les moutons pour s'endormir, au risque de ne plus beaucoup dormir car nous ne sommes pas des moutons !
Je ne vous envie pas d'avoir dormi du sommeil du juste qui s'imagine alors que vous ne l'êtes pas ; je ne vous envie pas de n'avoir pas pleuré en imaginant la terreur de Joy renvoyée vers un avenir effroyable pour une femme isolée ; je ne vous envie pas de votre assurance revendiquée quand vous séparez une famille en parlant de droit administratif alors que les Droits de l'Homme sont occultés ; je ne vous envie pas d'ignorer les péripéties de M. O dont la famille, les amis, ne savent plus rien à l'heure où j'écris cette lettre : parti, pas arrivé, quelque part entre Ici et Là-bas, un de plus, un de moins, bon débarras ? ; je ne vous envie pas vos oreilles bouchées, votre cœur fermé, votre cerveau qui fonctionne comme une machine au QI rassurant mais au QE déplorable ; je ne vous envie pas, non, je ne vous envie pas.
Le jour où, débarrassé des ors fugaces de la République vous vous réveillerez, trouverez le lit de votre existence vide, votre foyer déserté – plus rien ne couvant sous la cendre –, votre cerveau inutilement vacant, que vous éprouverez la vacuité de votre vie d'homme redevenu ordinaire, que les cris des rejetés auront débouché vos oreilles, que de simples paroles d'homme auront percé la carapace ministérielle et trouvé le chemin de la raison, je ne vous envierai pas non plus, car la rumeur qui montera des décisions sur lesquelles vous n'êtes pas revenu, du mépris affiché comme de tous vos anciens silences, sera insupportable.
J'ai conscience que ces mots rapides, qui visent à demander le réexamen de la situation de M. O. afin qu'il puisse revenir chez lui au plus vite – car Evreux, c'est aussi chez lui –, dépassent largement ce cadre. Mais les temps sont sombres, M. Le Ministre ; pour certains plus que pour d'autres. Ils s'accompagnent d'un redoutable ensauvagement du monde. Il est important d'en prendre la mesure avant que ces tombées de la nuit n'envahissent nos jours. Il est plus que temps de repenser les rapports Nord-Sud, mais aussi les rapports entre les hommes ; il est plus que temps de remettre de l'humain au cœur des préoccupations politiques.
Et ce n'est ni faire preuve de faiblesse ni faillir !
Et ce n'est même pas négociable.
Mamie CRA CRA
PS : un message de Lagos : M. O. est arrivé en charter au Nigeria. Pas de nouvelles de Joy. Quoi qu'il en soit, Monsieur le Ministre, nous ne lâcherons pas !
PS ' : un message nous apprend l'organisation de vols charters imminents vers Kaboul et autres destinations de vacances (Irak,...) dès juillet, suite à L'"Arrangement" (qui porte bien son nom) franco-britannique mettant en musique martiale le Traité du Touquet (2003). A suivre, donc.
Une semaine qui débute sous de tristes auspices. Pourtant la précédente s'est plutôt bien achevée sur une pétition en ligne signée des deux index : « Ils ne pourront pas nous faire taire ! » Voilà qui se passe de commentaires…
Au CRA, environ 45 retenus, sept femmes, une colère mal retenue et une amorce de grève de la faim pour soutenir un homme dont la demande d'asile a été refusée et qui risque d'être expulsé dans les quarante huit heures. Ce lundi matin, bReizhistance au CRA pour soutenir celui qui refuse d'être extrait de force, renvoyé au bled où il est certain de ne jamais arriver vivant ; geste désespéré autant que dérisoire, il tente de se suicider au shampooing et à la petite monnaie parce qu'il n'a pas mieux sous la main : quand on est à bout, on peut être privé de tout, se retrouver nu, le plus anodin des objets peut devenir une arme à retourner contre soi.
Petit matin du lundi donc. Des nappes de brouillard s'effilochent au-dessus du CRA et viennent s'accrocher aux chevaux de frise. Derrière les Grilles, des Gendarmes ; devant les grilles des Gens sans autres armes que leur intime résistance et leurs convictions ; au loin, des hommes sans statut de citoyen qui résistent à leur manière. Ce matin là un homme est nu, maltraité, éperdu et déterminé : il ne veut pas partir avec la mort pour horizon et le fait savoir haut et fort.
Dans la cour, comme une jungle minérale, les cris se répondent et les déplacements groupés des gendarmes, silhouettes mouvantes, simiesques et sombres dans la nuit qui s'étire, sont un peu désordonnés. Les bReizhistants observent et veillent : c'est un peu « Gorilles dans la brume », sans l'empathie des experts pour leur objet d'étude ! Brigade en action, rodomontades, gendarmes effarés de participer à cette mascarade et qui le disent en douce, médecin silencieux, médecin qui râle, ambulance, hospitalisation, HDT, la brume finit par fuir et le jour par se lever, comme toujours.
Ca cause de part et d'autre de la grille ; un chef se veut rassurant, on dirait qu'il cherche à se convaincre lui-même, de bonne foi probablement ; parfois ça s'invective.
Morceaux choisis côté jardin :
« Et alors ma petite dame, on n'a rien de mieux à faire […] »
« Feriez mieux d'aller au travail ! […] »
« Et toi, t'es pas à l'école ? Charlot, va ! […] »
« Msieurs dames, vous êtes bien matinals (sic) […] »
« Moi, j'étais là il y a deux ans, alors je sais quand même comment ça se passe ! »
« Mais quand même, on a organisé un match de foot entre les retenus et les gendarmes et même un goûter surprise ! […] »
Morceaux choisis côté cour :
« On n'a jamais mieux à faire que de ne pas laisser faire »
« Le travail, on en vient, et on ira après, être résistant citoyen ça n'empêche même pas de bosser. L'arbitraire lui ne chôme pas ! »
« Mais oui, mais oui, l'école est finie ; mais malgré notre jeune âge et notre diletmilitantisme, nous connaissons l'accord pluriel : nous sommes matinaux… »
« Nous, nous sommes là plusieurs fois par semaines depuis plus de deux ans, alors ça va être difficile – disons même impossible – de nous faire croire n'importe quoi ! ».
Quant au match de foot, Mamie CRA CRA est tentée de se gausser avant de se rendre compte que les retenus étaient ravis d'y participer, qu'ils se sont préparés pendant deux semaines, dès l'annonce du match, jouant entre eux entre les JLD, TA, présentations aux consulats et autres joyeusetés qui rythment leur rétention. Même les femmes sont venues soutenir l'équipe. Et le fameux goûter surprise ? « Des gâteaux français façon », c'est-à-dire a priori des croissants accompagnés de boissons. Mamie CRA CRA ne veut même pas savoir qui a gagné des retenus aux muscles noués ou des gendarmes surentraînés ; bonne fille, elle se dispense aussi de ricaner et de grincer sur la religion-foot, opium du peuple Elle remarque pourtant que le Secrétariat aux Droits de l'homme vient juste d'être supprimé et son ex secrétaire envoyée se refaire une santé au Secrétariat d'Etat aux sports… Une simple coïncidence mais une décision qui en dit long sur les valeurs portées par ceux qui tentent de nous gouverner : les Droits de l'homme ? rien à foot ! Panem et circenses, du pain et des jeux ! Après, le challenge Napoléon, le défi Louis XIV, Néron, n'a qu'à bien te tenir, du haut de son remaniement ministériel, Sarko le regarde …
Sur ce, Mamie CRA CRA décide de prendre l'air du Nord et file à Calais pour le camp autogéré No Border. Fondé en 2000, le réseau No Border « réclame un monde sans papiers, où chacun peut vivre là où il l'a choisi » et milite pour la régularisation des sans-papiers en organisant notamment des camps revendicatifs et festifs, animés de débats, de concerts, d'expositions, de manifestations.
Quand elle arrive, la ville est préparée comme pour un siège, il règne une tension extrême dans le Landerneau calaisien, http://www.humanite.fr/2009-06-23_Societe_Un-camp-No-Border-cree-des-tensions-a-Calais. Du haut de leurs 120 ans, les Bourgeois de Calais restent de bronze face à la probable déferlante de dangereux émules d'un « green peace de l'immigration » et autres indésirables Black blocs. A moins qu'ils ne craignent que Calais ne redevienne (virtuellement) anglaise, par l'externalisation de fait de ses frontières et de sa zone de rétention. Ce ne sont plus les Anglais qu'il faut bouter hors de France, mais les Etrangers extra communautaires ! La peur a débarqué sur la ville : « Nous allons nous préparer au pire, confirme Jean-Philippe Joubert, procureur de la République à Boulogne-sur-Mer. Des magistrats seront mobilisés pour apporter une réponse pénale à toutes les infractions susceptibles d'être commises. Nous ne savons pas vraiment où nous mettons les pieds et quels sont leurs intentions. Mais en tout état de cause, nous nous tenons prêts à réagir. »
Pourtant, parmi les personnes présentes sur le site, Mamie CRA CRA reconnaît Yvon le Pas Breton et bien d'autres qui n'ont rien des dangereux personnages dont on lui a brossé le portrait pour justifier la débouche de force de l'ordre à l'orée de la ville ! Sauf à considérer que la jeunesse est dangereuse, l'intelligence délictueuse, la réflexion néfaste, le noir, le rouge et le vert des couleurs aux valeurs pernicieuses…
On la met bien en garde : elle n'a rien à faire là, elle ; et pourtant, au milieu de ces désobéissants, pas si nombreux, qui grognent et refusent de laisser faire, elle se sent parfaitement à sa place, à la marge, comme l'est Jean le médecin en retraite, Karine la prof de sport, Emilie la plaquiste, Ousmane le médecin pas prêt d'être en retraite, Pierre qui est sorti de la jungle pour l'occasion, Jules et Jim les chômeurs qui ne chôment guère et autres intermittents de ces spectacles dont ils refusent de ne pas être acteurs-militants.
Le blocage du CRA de Lesquin s'est organisé en marge du camp "No Border". Aux dernières nouvelles, les 26 jeunes manifestants dûment munis de papiers qui y participaient ont été interpellés et gardés à vue pour "délit de participation à une manifestation non autorisée".
http://www.nordeclair.fr/Actualite/Depeches/2009/06/24/nef-1065829.shtml
Mais la semaine n'est pas terminée : venus d'Allemagne, des Pays-Bas, de Belgique, de France, d'Italie et d'Espagne, 2 000 manifestants sont attendus ce samedi dans les rues de Calais, malgré l'imposant dispositif policier mis en place.
La mécanique répressive n'est plus insidieuse, elle se sophistique, s'affiche, s'exhibe, s'offre à voir comme garante de libertés qu'elle participe à détruire. Pourtant, une chose est certaine, cette mécanique se grippe de plus en plus, les grains de sable générés par la solidarité s'agglomèrent ça et là sans logique apparente et bloquent la mécanique. Des gens qui n'auraient jamais dûs se rencontrer fraternisent, s'aident ; des yeux qui pouvaient rester clos s'entrouvrent, puis s'écarquillent précédant les bouches qui du murmure passent au cri d'effroi, de rage puis de revendication ; les membres engourdis se délient et les corps s'avancent, liés par des liens improbables que ceux-là même qui voulaient les détruire ont créés. Pour un homme ou une femme qu'on tente d'intimider, qu'on interpelle, qu'on cherche à humilier, dix se lèvent. Vitalité des déterminés à dire non à l'arbitraire et à défier l'impuissance, portés par un projet dont ils n'avaient même pas conscience.
Une fleur rebelle est en train de naître entre les pavés, sous les plages, dans les pages Internet, dans les articles de presse, partout où s'expriment les hommes. C'est la place de chacun de veiller à ce qu'elle ne soit pas foulée au pied ni écrasée (vigilance lors des matchs de foot ! ).
NB : tous les prénoms ont été changés